LE DEFI ASIATIQUE
Né à Singapour, l’un des petits dragons qui ont anticipé la dynamique de la mondialisation et précédé l’émergence des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine), Mahbubani est l’un des intellectuels non européens qui invitent l’Europe à se décentrer. Qu’est-ce à dire ? Il se demande d’abord quels sont les atouts de l’Asie et de quelques autres mondes (Inde, Chine, monde islamique), et les raisons pour lesquelles ils sont sortis de ce qui apparaissait aux yeux des Européens comme un long sommeil ou une pré-histoire. Ensuite, il observe l’Europe depuis l’Asie, s’interroge sur l’affaiblissement du monde occidental et sur les résistances contemporaines à sa domination. De ces observations, faut-il conclure à un relativisme historique ? Non, pour Mahbubani, la désoccidentalisation du monde ne signifie pas que les nouveaux impératifs du leadership mondial induisent un renoncement à des valeurs universelles, à l’État de droit et à la justice sociale. Dans ce contexte d’un décentrement du monde, voire d’un durcissement du monde, les valeurs asiatiques ne sont pas celles que préconisaient Lee Kuan Yew il y a plus d’une décennie maintenant. Elles sont pour Mahbubani, en cela très pragmatique, une mise en situation de valeurs partageables. Merleau-Ponty ne parlait-il pas d’un « universel latéral » invitant à traduire les langues et les pensées ? Mahbubani opère pour sa part une traduction historique en se réclamant d’un pragmatisme philosophique auquel il reproche à l’Amérique d’avoir renoncé. « Nous avons accordé beaucoup d’attention aux philosophies britanniques et européennes, et trop peu à la doctrine pragmatique américaine, jugée moins sérieuse parce qu’elle n’aspirait pas à la vérité absolue, chère à Kant ou à Hegel. Le pragmatisme est pourtant le meilleur guide que nous puissions avoir en ce début de siècle. »
O. M.