Cahiers de vie
La mort de Laurent Terzieff rend plus sensible la dimension mythique que ce comédien avait déjà de son vivant (voir la note d’Alfred Simon rédigé pour Esprit en octobre 2010, après sa mort). Ce recueil posthume de textes, souvent très personnels, rappelle qu’il était un poète, un grand lecteur, un découvreur de textes (Schisgal, Mrozek…), un homme de théâtre, un mystique torturé, un amoureux inquiet de la difficulté d’aimer, un chef de troupe, un comédien respectueux des autres comédiens (son éloge du controversé Fabrice Lucchini, consistant à distinguer l’histrion médiatique sympathique et le grand comédien, est d’une généreuse lucidité) et un comédien très présent au cinéma. Si tout le monde se souvient de son Tête d’or claudélien avec Alain Cuny au théâtre, Terzieff est aussi l’un de ces Tricheurs (titre du célèbre film de Marcel Carné qui date de 1958) qui devaient faire connaître une nouvelle génération de comédiens vite accueillis par la nouvelle vague (à commencer par Belmondo dans À bout de souffle et Jean-Claude Brialy dans les premiers Chabrol). Mais le succès du jeune premier Terzieff dans Les Tricheurs est à l’origine d’un malentendu qui l’a tenu éloigné de la nouvelle vague française. Certes, Godard le fera jouer dans Détective en 1975 et Philippe Garrel l’engagera tardivement à plusieurs reprises. Mais durant les années 1960, on lui propose des rôles de « fils » dans des films commerciaux (avec Fernandel ou Bourvil) qui voulaient peut-être célébrer le changement de génération en cours. Si Terzieff n’a pas eu une carrière aussi intense au cinéma qu’au théâtre, il y a pourtant un fil continu (ce dont témoignent ici de nombreux textes) dans sa filmographie, celui du cinéma italien qui lui confie des rôles délicats et tragiques : d’abord celui d’un des deux « garçons » du film de M. Bolognini sur la prostitution, la bourgeoisie et l’argent basé sur un scénario écrit au scalpel par Pasolini (Les Garçons, La notte brava, 1959), puis plus tard l’un des rôles « durs » d’Ostia (un film de Sergio Citti, un proche de Pasolini, se termine sur la plage d’Ostia près de Rome, avant la mort réelle de Pasolini sur cette même plage, par la mort fictive de l’un des personnages) avant d’être présent dans un film de Pasolini (Médée avec Maria Callas). Il y a bien un fil « tragique » pasolinien qui traduit la fidélité de Terzieff à un cinéma exigeant qui devait également passer par Luis Buñuel et Valerio Zurlini (Le Désert des Tartares). Ce livre souligne les étranges continuités de la vie de ce comédien et rend publics des textes inédits, plus noirs qu’ensoleillés. Des textes tragiques, pasoliniens, à distance d’une nouvelle vague plutôt ironique.
O. M.