Des sadiques au cœur pur. Sur l’antisionisme contemporain de Gérard Bensussan
« L’idée d’une coopération arabo-juive, bien que jamais mise en pratique et apparemment aujourd’hui moins réalisable que jamais, n’est pas une rêverie idéaliste mais la simple formulation du fait que sans elle toute entreprise juive en Palestine est condamnée1. » C’est dans cette perspective lucide de Hannah Arendt que s’inscrit l’analyse de Gérard Bensussan, qui n’esquive nullement la complexité douloureuse de l’affrontement des Juifs et des Arabes en Israël de nos jours.
Dans cet ouvrage d’une clairvoyance exigeante, Gérard Bensussan, qui enseigna des années durant à l’université de Strasbourg, s’est efforcé de comprendre pourquoi l’antisionisme d’aujourd’hui « est inséparable de l’antisémitisme neuf éternellement, adossé aux mêmes représentations ».
Pour ce faire, dans la foulée de Victor Klemperer qui, en pleine tourmente, étudia « la langue du Troisième Reich », il entreprend d’analyser la langue antisémite-antisioniste telle qu’elle s’écrit en toutes lettres sur les pancartes et les calicots brandis lors des manifestations palestinistes. Gérard Bensussan distingue quatre procédés qui articulent cette nouvelle L.T.I. C’est d’abord le fait d’ériger Auschwitz et le nazisme en « paradigmes », en vérité de la vie quotidienne dans les sociétés démocratiques. Le « camp » n’est rien d’autre que « la cité » ; « la colonie » aujourd’hui. Giorgio Agamben a fait d’Auschwitz la norme de la modernité et de toute politique2. Désormais, le Juif « est » le pouvoir, la violence « est » la règle. Les conditions extrêmes qui règnent dans le camp « régi par la mort, révèlent hyperboliquement la vraie nature du pouvoir souverain de l’État dans la conception libérale occidentale ». L’antisionisme contemporain réunit sous un seul paradigme l’ensemble des manifestations d’une même essence sioniste et juive, « qui vont de la constitution de lobbies au génocide, en passant par le racisme, l’emprise financière, la domination des esprits, la manipulation de l’information ».
Le second procédé qui, selon Gérard Bensussan, caractérise la nouvelle L.T.I., c’est celui de « la substitution ». L’État d’Israël tel qu’il existe de nos jours n’est pas le verus Israel, tout comme pour Paul les circoncis selon la chair ne sont pas les circoncis selon le cœur. Ce sont les Palestiniens exilés, errants, persécutés qui sont désormais les « vrais » Juifs. Il en résulte une troisième manœuvre, celle de « l’inversion ». Puisque les Palestiniens martyrisés, massacrés, sont les vrais Juifs, leurs bourreaux sont les « vrais » nazis d’aujourd’hui : « Israël prend la relève d’Hitler, et on doit lui imputer la responsabilité entière de cette permutation. » Enfin, la dernière caractéristique est la « comparaison » selon laquelle Israël est toujours « pire que » tous les exterminateurs qui ont sévi au cours de l’histoire.
Après cette analyse lucide des mécanismes de la langue accusatrice, Gérard Bensussan insiste sur l’absolue prise en compte de la souffrance palestinienne : « Il est impossible de se dérober à cette parole continue et à l’entente de la voix douloureuse qu’elle porte. » Notre responsabilité éthique l’exige. Elle empêche toute lecture apaisée de l’affrontement israélo-palestinien. Se pose alors le problème aigu de l’articulation de la responsabilité éthique et de l’effectivité politique. La lutte israélo-palestinienne est une tragédie, car il en va d’une seule terre revendiquée à juste titre par deux aspirations légitimes : « Deux protagonistes se tiennent dressés, aux prises l’un avec l’autre, dans une proximité, une intimité, qui est une distance infinie, un temps sans contemporanéité. » La construction de l’État d’Israël a été une nécessité « comme bouclier, refuge, protection invincible, contre la récurrence des expulsions, massacres et violences en tous genres dans l’histoire des Juifs, notamment en Europe ». Le pogrom du 7 octobre 2023 a signifié l’échec de cet État à enrayer cette invariance meurtrière. Il doit désormais mettre la question palestinienne au centre de sa politique, sans esquiver l’écoute des deux souffrances.
L’auteur souligne à juste titre que le sionisme n’est pas monolithique. Et de rappeler que dans les années 1920, Martin Buber a fondé, en Palestine mandataire, le mouvement du Brit Chalom (l’Alliance pour la paix). Celui-ci préconisait la création d’un État binational judéo-arabe s’attachant à inventer et construire une communauté où deux peuples vivraient l’un à côté de l’autre, l’un par l’autre. Il faut renouer avec l’idée de « communauté » dans une perspective socialiste-utopique, créer des communes villageoises judéo-arabes. « C’est ce que seront effectivement les kibboutzim juifs, comme lieux d’expérimentation sociale, où l’argent fut aboli au profit d’un troc organisé, et de relations sociales et économiques d’où la valeur d’échange était bannie. » Dans l’Israël des premiers temps, cette aspiration a profondément marqué la vie syndicale, l’idéologie des partis de gauche, les valeurs qui ont modelé l’État. Puis, elle s’est enlisée et un autre sionisme s’est imposé.
Mais cela ne justifie en rien la réduction de ce mot à un racisme exterminateur, qui l’inscrit dans la dérive antisémite qui s’affirme partout à partir de la volonté légitime de soutenir la lutte des Palestiniens. Gérard Bensussan montre que, dans le discours militant, il claque comme une invective « exactement comme “apatride” ou “cosmopolite” dans les années 1920-1930. […] Mêmes types d’usage plus ou moins crypté, mêmes intentions ostracisantes, même politiques d’isolement, mêmes appels à la violence, à droite hier, à gauche aujourd’hui. Or, le sionisme peut intégrer en son œuvre la revendication nationale palestinienne, et affronter la question des deux États ou de l’État binational sans produire guerres, exploitation, expansion, colonisation. » Et il précise : « Si le projet d’une communauté politique partagée, sur une terre avec deux peuples, s’est enlisé, c’est aussi qu’il n’a jamais trouvé de voix arabes pour le porter effectivement dans les masses palestiniennes. »
Gérard Bensussan ne se dérobe pas à l’analyse de la complexité de l’articulation des motifs politiques et de la responsabilité éthique. Il n’ignore pas que, pour les Israéliens comme pour les Palestiniens, dans cette lutte pour la même terre, il y va de la survie. Pour les Juifs, écrit Charles Péguy, « il n’y a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu […], la mémoire d’une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d’Orient ou d’Occident3 ». Quant aux Palestiniens, ils n’ont jamais accédé à une pleine reconnaissance et cette frustration leur fait mal : « Une tragédie s’insinue à même l’exigence de justice, requise impérieusement, déceptive inévitablement. »
Pour l’auteur de cet ouvrage, la seule voie, ardue, douloureuse, qui mène au dépassement de la tragédie, c’est reconnaître, pour les uns, « le fait arabe au sein de l’œuvre sioniste », comme disait André Neher dans les années 1950, pour les autres, le fait juif/sioniste au sein de l’œuvre d’émancipation nationale du mouvement palestinien. Selon Amos Oz, le vrai contraire de la guerre n’est pas l’amour, mais le compromis – peace, not love. Mais ce cri peut-il encore résonner par-delà la mémoire de la cruauté ? Il en appelle à la prise de conscience de la responsabilité de tout Juif même de la diaspora, qui ne peut se targuer d’aucune innocence. Et Gérard Bensussan de mentionner l’enseignement du Talmud dans le commentaire de la Paracha Kedochim : Rabbi Yohanan a dit que Jérusalem n’avait été détruite que parce que les juges avaient jugé strictement selon la Loi. « Ils n’avaient pas su aller “au-delà du droit” (chelo danou lifrim michourat ha-din). »
Récusant toute légitimité à la concurrence victimaire, Gérard Bensussan refuse la violence extrême du terrorisme et des déshérités. La « folie meurtrière » des victimes, cet inconscient dégradé, abîmé, meurtri, ne peut que déboucher sur une autre fureur destructrice. En juin 1967, au moment de la guerre des Six-Jours, Sartre écrit dans un numéro spécial des Temps modernes : « Nous sommes allergiques à tout ce qui pourrait, de près ou de loin, ressembler à de l’antisémitisme. Nos amis arabes répondent qu’ils ne sont pas antisémites, mais anti-israéliens. Mais peuvent-ils empêcher que ces Israéliens soient aussi des Juifs ? »
Nous terminerons la recension de l’ouvrage essentiel de Gérard Benssusan en le prolongeant par les travaux de Denis Charbit, qui ont la même orientation4. L’année 2023 a été marquée par trois séquences, dans trois registres bien distincts, mais qui ont contribué à ébranler des certitudes établies : l’inclusion dans la coalition parlementaire israélienne « d’une nouvelle force, nationaliste et religieuse, messianiste et xénophobe » ; le massacre perpétré le 7 octobre par les terroristes du Hamas, « qui a fait ressurgir un sentiment de précarité existentielle qui, dans le projet sioniste et la conscience israélienne, était congénital à la diaspora, et dont Israël était censé constituer l’antithèse » ; la constatation, qu’en dépit des premiers discours de solidarité des Occidentaux, « les condamnations quelque peu automatiques de la réaction israélienne et la qualification de génocide qui lui a été appliquée, signe pour les Juifs que c’était la légitimité même d’Israël qui était remise en cause ». À cela s’ajoute qu’Israël est une démocratie sans constitution, qui reste fragile, car un récent projet menace l’indépendance de la Cour suprême.
Aussi, plus que jamais, il convient de travailler pour ne plus tolérer les pratiques meurtrières et les discours mortifères en hébreu ou en arabe. Il est difficile mais nécessaire de construire, à certaines conditions, un État qui « regroupe des citoyens qui ne font pas ensemble nation, mais coexistent en tant que communautés dotées d’une personnalité culturelle et identitaire spécifique, égales au regard de la loi, distinctes symboliquement et concrètement ». Les obstacles à cette entreprise de paix se dressent menaçants, mais seule la main tendue rend possible la survie.
- 1. Hannah Arendt, « Pour sauver le foyer national juif : Il est encore temps » [1948], Écrits juifs, trad. par Sylvie Courtine-Denamy, Fayard, 2011.
- 2. Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer II, 1, trad. Joël Gayraud, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2003 ; Ce qui reste d’Auschwitz. L’archive et le témoin, trad. Pierre Alféri, Paris, Rivages, 1999.
- 3. Charles Péguy, Notre jeunesse [1910], Œuvres en prose complètes, t. 3, édition de Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 53.
- 4. Denis Charbit, Israël, l’impossible État normal, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Diaspora », 2024 ; et Qu’est-ce que le sionisme ? [2007], Paris, Albin Michel, nouvelle édition revue et augmentée, coll. « Espaces libres », 2024.