Heine/Marx
Révolution, libéralisme, démocratie et communisme
Après son ouvrage sur Arnold Ruge (Aux origines du couple franco-allemand. Critique du nationalisme et révolution démocratique avant 1848), Lucien Calvié offre dans ce recueil une sorte de bilan de son passionnant travail au long cours sur l’histoire des idées politiques allemandes, de Hegel à Marx. Ici, le couple Heine/Marx donne l’occasion d’un retour critique sur le rapport de Marx à la politique. Il lui semble en effet que celui-ci se caractérise par une longue négligence à l’égard de la « démocratie révolutionnaire » liée au « modèle de 1789 », dans lequel Heine, pour sa part, puisait son espérance démocratique. Peut-on faire l’impasse de la révolution politique au nom de la révolution sociale ? La question a animé tout le xixe siècle et a nourri nombre de lectures critiques de Marx(voir le premier livre de l’auteur, cosigné avec François Furet, Marx et la Révolution française). L’originalité de Calvié est de mettre en lumière l’importance des « jeunes hégéliens », c’est-à-dire la gauche hégélienne qui se désespère de la « misère allemande », son absence d’« âme politique », et la fuite intellectuelle dans l’idéologie, voire le nihilisme, alors que le voisin français a montré la voie depuis 1789. Marx attend de son côté une révolution d’un autre type, supérieur, qui dépassera d’un bond de géant la révolution politique des Français et s’attachera directement à la question sociale. La reconstitution de ces débats politiques, y compris dans l’exil parisien, conduit Calvié à discuter la fameuse « coupure » repérée par Althusser dans l’œuvre de Marx en 1845, avec l’Idéologie allemande, laquelle lui aurait permis un retour vers le « monde réel ». Pour Calvié, au contraire, la vraie charnière est 1848, au moment de l’échec de la révolution espérée par les jeunes hégéliens de gauche : Marx est contraint à un « repli idéaliste » sur la science (c’est le projet du Capital), dans un style typique d’une tradition intellectuelle allemande qui, faute d’accéder à la politique vivante des Français, s’est contentée de l’horizon gris de la théorie. Cette controverse tardive, et sans réponse, avec Althusser souligne bien à quel point les cultures politiques, en France comme en Allemagne, ont été liées aux interprétations divergentes et conflictuelles des échecs successifs des mouvements révolutionnaires de 1789 à 1848. Mais aussi à quel point ces impasses, du point de vue de l’action et du pouvoir, restent des enjeux de la réflexion politique aujourd’hui.
M.-O. P.