Aux Cinq Rues, Lima

Trad. par Albert Bensoussan et Daniel Lefort


« Fourrer son nez dans l’intimité des personnalités en vue. Des puissants, des célébrités, des importants », telle est la vie de Rolando Garro, personnage du dernier roman de Mario Vargas Llosa. Quelques mois avant la chute d’Alberto Fujimori, dirigeant d’un Pérou meurtri, dans une angoisse latente que ponctuent les couvre-feux et la guérilla, Aux Cinq Rues, Lima raconte l’instrumentalisation de la presse à scandale par le pouvoir. Véritables satrapes, le président et Vladimiro Montesinos – puissant chef des services de renseignement – sont à la tête d’un système violent et corrompu qui révèle la vie privée de leurs opposants. Une mécanique que l’écrivain péruvien nous fait découvrir à travers un texte qui oscille entre comédie de mœurs, littérature érotique et roman policier. Le lecteur suit pas à pas l’inéluctable descente aux enfers de l’homme d’affaires victime d’un chantage. Ce parfait notable et ses proches sont rapidement éclaboussés, pour le plus grand bonheur de l’hypocrite bourgeoisie liménienne : « Nous sommes un pays de commères. » Le carrefour des Cinq Rues, où résident la journaliste Riquiqui et le rédacteur en chef Rolando Garro, est le centre de cette machination, un lieu misérable qui sied aux manigances de caniveau et aux étoiles déchues. Vingt-sept ans après son expérience malheureuse à l’élection présidentielle, M. Vargas Llosa n’épargne pas la presse à scandale (le Héros discret, Gallimard, 2017) et critique sévèrement le pouvoir de l’époque. Aiguisant sa plume contre le « docteur », bras droit de Fujimori dont il a très tôt décelé le potentiel romanesque (le Poisson dans l’eau, Gallimard, 1997), le romancier n’en dépasse pas moins ses rancœurs pour étudier la dégradation de son pays. Fidèle au propos de Balzac – « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations  » – M. Vargas Llosa passe ainsi des noctambules, prostituées et tisaniers qui peuplent le grouillant carrefour des Cinq Rues aux heureux du monde, des troquets ouvriers aux fastueuses demeures de l’élite, de la détresse matérielle aux orgies qui ne comblent personne. Dès les premières lignes du roman, le couvre-feu fait naître une scène érotique lesbienne qui reviendra comme un leitmotiv. Amorce d’une relation cachée que le lecteur découvre peu à peu sans bouder le voyeurisme du narrateur, elle fait du sexe l’échappatoire à une horreur à laquelle les individus finissent par s’accoutumer (« Était-elle réveillée ou encore dans son rêve ? »). S’ensuit une histoire polyphonique avec une attention particulière portée à l’ambivalence des corps, entre volupté et violence.

Étienne Dignat

Gallimard, 2017
292 p. 22 €