KOBA LA TERREUR
Martin Amis ne cesse d’écrire sur l’expérience totalitaire du xxe siècle : la Flèche du temps (Bourgois, 1993) met en scène le passé d’un médecin nazi et son dernier roman, la Maison des rencontres (Gallimard, 2008), raconte l’histoire de deux frères, un idéaliste et un cynique, qui retournent en Sibérie dans le camp de concentration où ils ont été enfermés pendant les années staliniennes. Avec Koba la terreur, l’un des surnoms de Staline, on comprend mieux cette volonté de Martin Amis de ne pas oublier l’horreur stalinienne et l’archipel du Goulag. Voilà un livre qui se présente comme une synthèse des travaux et des ouvrages sur l’Urss, ceux des historiens (de Tibor Szamuely à Nicolas Werth) et ceux des écrivains comme Soljenitsyne et Chalamov. Interprétations et bilan du soviétisme réalisé sont ici remarquablement mis en scène, ce qui a suscité des polémiques outre-Manche. Mais pourquoi dresser ce tableau terrifiant ? Tout d’abord, Amis se demande pourquoi son père, Kingsley Amis, l’un des écrivains les plus connus de sa génération, a pu être entre 1941 et 1956 un compagnon de route, un « toutou du Komintern », et asséner des propos honteux quand on les relit rétrospectivement ? Ensuite, il s’interroge sur la différence de traitement imparti au totalitarisme soviétique et au nazisme. Ainsi s’étonne-t-il que l’on puisse rire des méchants soviétiques, et encore aujourd’hui de Poutine, mais que le rire soit exclu dans le cas de Hitler ou de l’extrémiste autrichien Haider. Cette Urss l’intrigue : « L’Union soviétique entre 1917 et 1953 : à quel genre appartient-elle ? Ce n’est pas une tragédie comme Le Roi Lear, ni une comédie comme Troïlus et Cressida, et pas même une comédie morale comme Mesure pour mesure. C’est une farce noire, comme Titus Androncius. Et la farce noire est un genre qui a fait ses preuves en Russie, depuis les Âmes mortes jusqu’à Rire dans la nuit… Il semble impossible de chasser l’humour du fossé qui sépare les mots des actes. En Urss, ce fossé s’étendait sur onze fuseaux horaires. La dictature du prolétariat était un mensonge, l’Union était un mensonge, les Républiques étaient un mensonge, Socialistes étaient un mensonge, Soviétiques étaient un mensonge. Le mot camarade était un mensonge. La Révolution était un mensonge. » Alors que Martin Amis ne cherche en aucun cas à banaliser la Shoah, il se demande comment la guerre soviétique (les chiffres des terreurs successives sont accablants, mais Amis ne cherche pas à blanchir Lénine ni Trotsky par rapport à Staline qu’il décrit de manière impitoyable) que le Parti a déclenchée contre son peuple a fait l’objet d’un quasi-traitement de faveur. Ce qui n’est justement pas sans lien avec le rôle des partis communistes et de leurs compagnons de route. Alors que l’extrême gauche française est encore bien indifférente à l’histoire soviétique et que Soljenitsyne a été enterré en coup de vent chez nous, ce livre rappelle l’histoire du siècle et tire la leçon de l’Archipel du Goulag qui était sous-titré « Essai d’investigation littéraire ». Pour accorder tout son sens à l’histoire qui s’est « faite » il faut faire preuve d’empathie comme Soljenitsyne l’a fait avec les zeks. En revenant sur son roman familial, sur les errements de son père ou sur la mort récente d’une sœur (à cette occasion, il s’adresse à son père disparu : comment oser dire avec Staline qu’une personne morte est une tragédie et un million de morts une statistique ?), Martin Amis donne toute sa dimension à l’histoire collective. L’horreur stalinienne, il essaie de la comprendre dans l’enceinte familiale grâce à un travail d’écrivain qui connaît son histoire !
O. M.