LIGNES SECONDAIRES
Face au « non-lieu » qu’est la « connexion » (le hub cher à Marc Augé), à savoir l’espace préféré du monde contemporain (celui qui branche ou non sur le réseau), le « lieu » se distingue, selon l’ethnologue Martin de La Soudière qui travaille dans les hautes terres du Massif central et du Haut Jura, à la fois du « paysage » et du « territoire ». Le lieu « n’est pas un paysage, avec ce que l’idée de paysage charrie d’esthétique, d’histoire culturelle aussi ou de temps long. Il ne se confond pas davantage avec le territoire, espace de groupe ou de la collectivité qui le parcourt et se l’approprie. Le lieu, lui, est au corps et à l’individu ce que le territoire est à la famille, au quartier, au village, et le paysage à la société tout entière ». Mais où trouver aujourd’hui dans l’Hexagone ces lieux, qui d’ailleurs peuvent être hantés pour l’auteur par des fantômes ou la bête du Gévaudan, tant ils font écho aux vacances et à l’enfance ? Certainement pas dans des espaces trop urbanisés, mais dans ce qui demeure le « désert français » (celui qu’enserre sans le traverser le réseau TGV), dans ces terres de l’Ardèche, de la Lozère, de la Creuse, dans les hauts plateaux du Massif central et dans leur prolongement vers les basses Pyrénées, dans ces terres que suivent encore à la trace les réseaux ferrés dits secondaires (par exemple la ligne Brive-la-Gaillarde/Rodez… mais ce pourrait être ailleurs). Bref, l’expérience de lieux inattendus est donnée à tous ceux qui acceptent de voir les paysages et les territoires « se dérober », comme le dit Philippe Jaccottet. Ce qui est une expérience exigeante : « Pour que le temps s’arrête, et que surgisse le lieu il faut se déprendre de son propre regard, parvenir à se départir de la conscience de sa propre observation. » Au fin fond du désert français, l’expérience de lieux déconnectés est possible, foi d’ethnologue… mais aussi de tous les voyageurs.
O. M.
O. M.