Fini de rigoler
Peut-on encore se marrer quand on est de gauche ?
S’appuyant essentiellement sur des entretiens avec des journalistes, des politiques et de trop rares comiques, cet ouvrage écrit par un journaliste résume bien l’analyse orthodoxe généralement partagée par les représentants du « quatrième pouvoir ». À savoir que le rire est de plus en plus formaté et autocontrôlé. Aujourd’hui, à l’heure où l’ancien patron de Charlie Hebdo, Philippe Val, se débarrasse non sans ridicule des piètres clowns politiques que sont Stéphane Guillon et Didier Porte, le constat d’une mainmise croissante du pouvoir politique semble s’imposer. Plus largement, une autocensure permanente suscitée par les menaces des minorités de tous bords, qui ne supportent pas que l’on puisse rire d’elles, est visée et critiquée (ce fut d’ailleurs le combat de Val contre ceux qui s’en prenaient aux caricatures de Mahomet). C’est pourquoi il serait vain, selon l’auteur, de s’embarquer dans des débats sur la qualité des comiques contemporains et de regretter la grande époque anarchiste des Jean Yanne, Coluche et Pierre Desproges. Ce n’est peut-être pas faux, mais l’auteur oublie de s’interroger sur l’évolution de la scène politique (l’État gaullien ne règne plus sur la télévision et Sarkozy ne cesse de prouver qu’il ne la contrôle justement pas comme il le voudrait, ce dont témoigne l’impossibilité de nommer à la tête de France Télévisions Alexandre Bompard, membre de la « république des copains », lit-on partout, car patron d’Europe I détenue par Lagardère). Et sur la variété des artistes comiques qui ne se limitent pas à ceux qui parlent derrière leur micro à la radio comme des chansonniers d’hier devenus des chiffonniers. En effet, on observe une privatisation de la vie politique (d’où les vannes personnalisées sur le mode people) et un pouvoir de la représentation qui est plus celui des médias que celui de la politique. D’ailleurs, la parade de Jean-Luc Hess, journaliste et directeur de Radio France, n’a-t-elle pas consisté à dire que dans aucune entreprise un « patron » n’aurait supporté une telle insolence de la part des « fous du roi » ? C’est le syndrome Bouygues/TF1 qui atteint les chaînes publiques, un syndrome que l’on connaît depuis longtemps (en tout cas depuis l’affaire Michel Polac). Il ne faut pas tout mélanger : la représentation politique et la représentation médiatique n’ont pas les mêmes codes.
O. M.