Dictionnaire historique de la théologie de la libération
Les thèmes, les lieux, les acteurs
Comme l’histoire de la violence politique et économique en Amérique latine durant la seconde moitié du xxe siècle, la théologie de la libération est aujourd’hui largement ignorée. On se souvient surtout de ses démêlés avec Rome et de quelques condamnations pour raison de sympathies avec le marxisme et la révolution. Ses représentants ont pourtant écrit des pages neuves et importantes de la théologie, comme le rappelle ce très beau dictionnaire, qui montre aussi la pluralité des angles d’attaque et les différences internes. Ce qui frappe incontestablement, à lire les biographies surtout, c’est combien pratiquement tous ces théologiens ont eu une expérience directe de la pauvreté structurelle des masses latino-américaines et de la violence extrême des régimes, militaires et paramilitaires, qui se mirent en place après que Castro eut pris le pouvoir à Cuba en 1959. La « contagion communiste », prônée et encouragée par La Havane et symbolisée par des figures comme Che Guevara, justifia, avec l’appui des États-Unis, l’arrivée au pouvoir de régimes militaires et oligarchiques au service d’un capitalisme marqué par des inégalités particulièrement choquantes, dans un continent par ailleurs très majoritairement catholique. Il n’est pas exagéré de dire que la théologie de la libération est conduite à partir des pauvres et pour les pauvres. Dans le contexte des années 1970-1980, où la violence deviendra sans précédent dans certains pays (Brésil, Chili, Guatemala, Salvador, Argentine, etc.), des théologiens, des prêtres, des laïcs, des évêques, mais aussi nombre de simples paysans paieront de leur vie leur engagement, tombant sous les balles, victimes des enlèvements et des tortures d’« escadrons de la mort » presque toujours impunis, car soutenus par les pouvoirs au nom de l’idéologie de la « sécurité nationale ». La théologie de la libération a stimulé une réflexion sur la place de la théologie en général, sur sa source dans l’histoire concrète des souffrances humaines et sur son « lieu », qui ne peut se limiter aux chaires des facultés de théologie, si utiles soient-elles. En ce sens, elle dépasse l’Amérique latine et pourrait faire réfléchir, par exemple, toute parole théologique quant aux conséquences négatives de la mondialisation. L’essai conclusif de Pierre Sauvage renoue les fils quelque peu invisibles et dispersés entre « les thèmes, les lieux et les acteurs ». L’auteur se dit confiant dans l’avenir de cette théologie : acceptons-en l’augure.
J.-L. S.