NAISSANCE D’UN PONT
Salué par la critique, lauréat du prix Médicis à juste titre, cet ouvrage a retenu l’attention de tous ceux que l’autofiction rend un peu las. En effet, sans lien direct avec le pont de Millau, le roman met en scène la construction d’un pont qui symbolise un art de réunir spécifique comme l’ont montré aussi bien Georg Simmel que Michel Serres. Cet art de réunir a plusieurs sens dans ce récit. Réunir les deux rives d’un fleuve, c’est d’abord l’art de l’écrivain architecte qui, très au fait des techniques contemporaines, raconte les trois séquences de la construction : l’assèchement du fleuve et des forages destinés à couler les pilotis, l’érection des deux tours aux deux extrémités du pont, et la mise en place des tendeurs métalliques qui articulent le pont (« la haute technologie revisitant la geste archaïque des fileuses de quenouille, puisqu’il s’agissait en gros de filer les tendeurs exactement comme on file la laine au rouet »). Réunir, c’est également convoquer les acteurs d’un chantier, ce grand théâtre vivant où le risque de la mort est pesant, c’est accorder ensemble des travailleurs venus de la terre entière pour exercer des talents techniques ou offrir sa force de travail. Réunir, c’est aussi relier des terres au-dessus de l’eau : la ville-centre (une petite « ville globale » en voie de branchement avec un maire voué à la cause du délire urbain le plus contemporain) et la forêt qui se trouve de l’autre côté du pont, la forêt où habitent des autochtones et un ethnologue qui refuse la venue de la civilisation par le pont. Mais le livre a une faiblesse : il est puissant quand il évoque des personnages « de roman » contemporains (même si on devine qui va survivre et qui va se retrouver avec qui) ou quand il raconte le chantier et ses péripéties, il l’est moins quand il décrit les deux côtés du pont (la ville et la forêt décrites comme deux mondes radicalement antagonistes). Le lieu est un peu trop fictif, abstrait, on parle de Californie, on a l’impression d’être dans un western à l’heure de la technique la plus avancée des ponts. On aurait aimé que l’auteure s’inspire par exemple de la construction du pont de l’Oyapock (en voie de finition) qui relie le nord du Brésil amazonien et la Guyane française, ou qu’elle évoque Punta del Este (un pont frontière à la frontière du Brésil, du Paraguay et de l’Argentine). Le pont est remarquablement « écrit » mais on sent peu dans quel lieu et dans quel « mi-lieu » on se trouve. Il fallait donner un nom à une forêt qui généralement n’en a pas. Mais l’auteure n’est pas un écrivain américain (du nord ou du sud) : elle parle fort bien du pont et du chantier, moins bien des terres qu’ils mettent en rapport.
O. M.