LETTRE À D.
Histoire d’un amour
Après la mort de leur père et de leur mère, les deux filles Antunes ont pris la décision de publier ces lettres que leur père, un médecin de 28 ans parti pendant près de deux ans entre 1971 et 1973 en plein cœur de l’Angola en guerre, écrivait à sa jeune femme. L’expérience de la séparation physique et psychique, provisoire mais affreusement longue, est ici l’occasion d’exprimer tous les recoins de la passion amoureuse mais aussi de faire partager l’expérience de l’horreur et de l’inutilité de la guerre. « Que puis-je faire, chère Madame, contre ces faits tristement inéluctables ? Les singes expriment leurs amours par de très vilaines grimaces, les cerfs brament, certains insectes dévorent leur conjoint après le coït : moi, chère madame, je pousse des cris lancinants de tendresse (maladroite, certes…) dans la cage de papier, comme un vieux mâle solitaire […] Ne vous éloignez pas de moi, car tout deviendrait irrespirable. » Irrespirable, cette guerre coloniale qui deviendra le thème majeur d’une œuvre littéraire dont ces lettres, si l’on en juge par le Cul de Judas (éd. Métailié) par exemple, sont les prolégomènes, involontaires et inattendus, pour le lecteur d’Antunes. Comme la guerre, la relation amoureuse est ici un front indissolublement physique et psychique en dépit de l’absence. Hasard des publications, André Gorz (l’un des piliers des Temps Modernes de la grande époque, alias Bosquet, alias Horst, traduction de « bosquet » en allemand) que l’on connaît pour ses réflexions sur le salariat, l’écologie ou l’immatériel publie, alors que sa femme et lui finissent leur vie ensemble dans un petit village de l’Aube, une longue lettre d’amour où il veut dire à D., celle avec laquelle il vit depuis 58 ans, celle qui l’a demandé, lui qui y était opposé, en mariage, celle qui peut disparaître d’un moment à l’autre (mais lui aussi) en raison de sa maladie, que leur amour a duré et dure encore et toujours. Sous la plume de cet ami de Sartre, qui s’est d’abord fait connaître par un roman, le Traître (récemment réédité en poche), c’est tout simplement magnifique de se demander simplement, en se regardant en train de vieillir, pourquoi l’on continue à être ensemble.
O. M.
O. M.