LE COMPLEXE DE CYRANO

La langue parlée dans les films français


Auteur d’une étude de référence sur le son au cinéma (Un art sonore, le cinéma, Éditions Cahiers du cinéma, 2003), de nombreux ouvrages sur la musique et de monographies (de Kubrick à Tarkovsky), Michel Chion se penche, en analysant une trentaine de films, sur ce qu’il appelle « la langue-française-d’écran », celle que l’on entend dans les salles de cinéma. De cette langue, il retient les caractéristiques suivantes : 1) « la langue-française-d’écran fait rarement entendre la variété et la vérité des parlers français, et folklorise rapidement certains parlers » (le cinéma de Pagnol ou le parler des banlieues en sont deux exemples) ; 2) elle aime donner une place aux acteurs étrangers comme si l’accent étranger touchait plus que les accents français ; 3) elle accorde un statut particulier aux noms de personnages et ne retient fréquemment que le seul prénom ; 4) elle privilégie un ton « réflexif » car on aime beaucoup disserter dans le cinéma français ; 5) elle affectionne les extrêmes, passant ainsi du laconisme au verbalisme, de la sobriété au style fleuri ; 6) elle rend manifeste « l’absence ou la faiblesse en français d’un niveau de langue dit neutre », ce qui favorise une oscillation entre parler familier et parler hyperchâtié. L’auteur synthétise cette étrange singularité du parler cinéma français en évoquant ce qu’il appelle le complexe de Cyrano, complexe de celui qui aime faire preuve de bravoure en jonglant avec les mots tout en se félicitant d’avance d’être perdant. Mais l’ouvrage fait plus largement écho au « style français » grâce à une « mise à l’écoute » d’une trentaine de films réalisés par des cinéastes très différents (René Clair, H. G. Clouzot, Max Ophüls, François Truffaut, Jean-Luc Godard… mais aussi Gilles Grangier, Bertrand Blier, Claude Faraldo, Abdellatif Kechiche, sans oublier James Huth à qui l’on doit Brice de Nice). Entendre la « langue cinéma » à travers les analyses subtiles et limpides de Chion, c’est entendre également la spécificité de l’usage de la langue française au-delà du cinéma.

O. M.

Editions Cahiers du Cinéma, 2008
192 p. 25 €