Le roi tué par un cochon


Encore une merveilleuse histoire racontée par Michel Pastoureau, l’historien des couleurs, des rayures, des animaux et des symboles. L’étrange titre de ce livre-ci ne le dit pas, mais il s’agit de l’entrée dans les armoiries royales de la fleur de lis et de la couleur azur, attributs de la Vierge. À la Révolution, la fleur de lis a été laissée aux partisans de la monarchie, mais le bleu est resté notre couleur nationale. «  Seul le bleu est pleinement républicain, pacifique, consensuel, national.  » Et tout cela à cause d’un cochon de ferme qui s’est jeté, le 13 octobre 1131, à Paris, dans les pattes du cheval que montait le prince Philippe, âgé de 15 ans : tombé et écrasé ou piétiné par sa monture, il décéda quelques heures plus tard. Un accident terrible, dont son père, Louis VI, ne se remit jamais. Une mort infâme surtout, une souillure sur le roi et la lignée royale, parce qu’elle était due à un animal sale et impur, un porc littéralement «  diabolique  » – envoyé par le diable ou habité par lui. Pour effacer la souillure, une croisade ne suffisait pas. Il fallait un intermédiaire céleste : la Vierge Marie elle-même, dont la dévotion prend vers le milieu du xiie siècle une extension prodigieuse, sans doute sous l’influence de Suger, abbé de Saint-Denis, et de Bernard, abbé de Clairvaux, deux dévots de la Reine du ciel. Il fallait son manteau bleu semé de lis, symbole de la pureté, pour effacer l’infamie pesant sur la couronne. Suger, adepte par ailleurs d’un bleu profond (et cher) utilisé pour les vitraux de la basilique de Saint-Denis (et qu’on retrouve à Chartres), et saint Bernard, «  époux  » et chantre inspiré de la Vierge, jouent sans doute un rôle essentiel dans l’adoption, sur les armoiries, puis sur d’autres symboles royaux, de la couleur «  d’azur semé de fleurs de lis d’or  », qui fait oublier le cochon infâme. Tout ce pan d’histoire nationale inattendue et oubliée (dont celle de l’image du cochon – et de l’ours – dans les mentalités) est raconté avec beaucoup de finesse et d’érudition, et non sans humour.

J.-L. S.

Seuil, La librairie du XXIe  siècle, 2015
241 p. 21 €