Jean Cayrol, une vie en poésie
Cet ouvrage est à sa manière une histoire de la vie intellectuelle et littéraire de l’après-guerre mais aussi une histoire des éditions du Seuil. Parallèlement à ses livres sur les camps et au scénario de Nuit et brouillard d’Alain Resnais, Cayrol, qui a été détenu à Mathausen, publie de nombreux textes dans Esprit sur le régime concentrationnaire et se penche sur la figure de Lazare qui donnera lieu à l’idée d’une œuvre qualifiée de lazaréenne composée de quatre romans – Je vivrai l’amour des autres (1947), la Noire (1949), le Feu qui prend (1950), les Corps étrangers (1959). Pourquoi Lazare ? : « Une mise à nu du monde du crime triomphant, si nécessaire et admirable qu’elle paraisse chez un Vercors, présente le risque pour Cayrol, de se rallier aux ténèbres, de se fermer à la Lumière. Ainsi vont la tristesse juive, la vieille désespérance, le Messie ignoré, l’attente d’un jour qui s’écrit “Jamais”. » Dans cette optique, on a pu parler d’une vision catholique des camps, celle qui a précédé discrètement la vision de la Shoah de Claude Lanzmann dont le film sort en 1985. Mais l’écrivain, un poète avant tout, un poète en quête de lumière, est aussi un éditeur, un proche d’Albert Béguin, un admirateur de Camus et Mauriac, qui joue un rôle important dans l’histoire des éditions du Seuil. Il crée par exemple une revue, Écrire, correspondant à une collection de textes qui va permettre à des jeunes auteurs comme Philippe Sollers, Denis Roche et Claude Durand de faire leurs premières armes avant le début des années 1970 et annonce la création de Tel Quel. Alors que le triptyque formé par la maison d’édition de la rue Jacob, la revue Esprit et le journal Le Monde vacille après 1968, Jean Cayrol se trouve très à l’aise dans les années 1970 et publie une Poésie/Journal qui fait résonner l’esprit de l’époque. Il n’en reste pas moins que cet éditeur/écrivain qui fut un homme de transition reste une figure méconnue. Ce livre qui lui rend hommage témoigne des malentendus d’une époque qui n’est pas sans avoir été injuste avec certains de ceux qui l’ont rendue possible. « Son chemin, c’est la lisière, la bordure », écrit Claude Durand dans la préface qu’il a rédigée pour cet ouvrage.
O. M.