Le cas Trawny.
À propos des Cahiers noirs de Heidegger
Les auteurs repèrent dans l’édition des Cahiers noirs de Heidegger et dans leur interprétation par Peter Trawny un dispositif similaire à celui de « La lettre volée ». Comme dans la nouvelle d’Edgar Poe, il s’agit d’exhiber ce que l’on cherche précisément à cacher : l’antisémitisme de Heidegger. Pour Trawny, en effet, l’antisémitisme de Heidegger doit se comprendre comme « historial », c’est-à-dire inscrit dans l’histoire de l’être. L’intérêt de l’interprétation de Trawny est de comprendre l’antisémitisme de Heidegger comme une errance de l’œuvre philosophique de ce dernier, sans le reléguer aux errements de « l’homme ». Le fourvoiement antisémite de Heidegger est un moment qui appartient à sa philosophie. Pour les auteurs, cette interprétation pose problème : l’inscription de l’antisémitisme dans l’histoire de l’être lui confère-t-elle la dignité d’« une errance ontologique » et le rend-il par là plus acceptable que l’antisémitisme vulgaire ? Plus radicalement, dans la mesure où le destin de l’être est libéré de toute métaphysique du sujet, le concept d’antisémitisme historial a également pour conséquence l’abandon de toute responsabilité historique. Il n’y a plus d’antisémite quand l’antisémitisme devient historial. Heidegger n’est pas coupable de son antisémitisme qui ne renvoie plus qu’à « la liberté d’errer », et dont les traces ont délibérément été laissées lisibles dans les Cahiers noirs. Si Heidegger a laissé des traces de son « errance », c’est pour que les traces historiques des victimes soient finalement effacées et cessent de renvoyer à des coupables. Au final, pour les auteurs, la possibilité même du « cas Trawny » est symptomatique de notre époque : avec la disparition des derniers témoins, ce sont aussi les coupables qui disparaissent et l’antisémitisme refoulé après la guerre peut faire retour.
J. C.