Les écrivains et le fait divers
Une autre histoire de la littérature
L’essai de Minh Tran Huy est une belle exploration de la relation entre la littérature et les faits divers. Elle nous rappelle que ces derniers sont rapportés, racontés, transmis, c’est-à-dire qu’ils sont toujours, en un sens, une écriture. Dès les « occasionnels », parutions irrégulières colportées à partir de la fin du xve siècle, les crimes, viols ou meurtres fascinent. Puis, les premiers romans-feuilletons du xixe siècle vont, souvent de façon mélodramatique ou rocambolesque, s’inspirer des faits divers. Le rapport que la littérature entretient avec eux illustre les obsessions d’une époque ou les changements qui marquent une société. L’évolution de leur traitement est en même temps celui des sensibilités esthétiques. C’est ainsi que des auteurs contemporains, comme J.-M. G. Le Clézio, Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère, cherchent à « poser des mots sur le silence », pour reprendre le titre du dernier chapitre qui leur est consacré. Moins que la figure du meurtrier, c’est l’exploration des marges qui les intéressent en priorité. Cet essai n’opte pas pour un style académique. L’auteure mène l’enquête à la deuxième personne du singulier, adresse intime à elle-même, partagée avec le lecteur, et évoque parfois des souvenirs personnels. Elle réussit à faire cohabiter avec justesse les affaires judiciaires et les livres qu’elles sont devenues. La richesse et la diversité des références ainsi mobilisées sont une véritable invitation à la lecture.
Antoine Hardy