Journal, 1955-1962


On se demande souvent comment faire connaître et comprendre la guerre d’Algérie aux jeunes générations. Aucun livre, aucune émission de télévision, aucun film ne surpasse à mon sens le journal tragique  et admirable de Mouloud Feraoun, instituteur, écrivain et poète kabyle, assassiné par l’Oas le 15 mars 1962, quatre jours avant la proclamation de l’indépendance. Les années 1956 et 1957 occupent les deux tiers du livre ; ensuite, jusqu’en 1962, il est plus intermittent, plus préoccupé de comprendre, d’expliquer, mais la description des événements affreux qui se déroulent continue son cours impitoyable. Le journal suggère plus qu’il n’expose la tension entre Kabylie et Algérie. 1956-1957 : c’est le moment de la « pacification » de Guy Mollet et Robert Lacoste. La pacification, c’est la mécanique impitoyable des assassinats par les maquisards, des représailles par la gendarmerie et l’armée, de la répression aveugle, folle, qui frappe la population des villes et plus encore des villages ; c’est la chronique du petit peuple pris en otage par les uns et les autres. Parce que l’Algérie appartient aux Algériens, M. Feraoun ne cache pas son choix ; cela ne l’empêche pas, à de multiples reprises, d’exprimer son dégoût pour les maquisards, qui eux aussi massacrent avec une cruauté sans nom paysans, petits commerçants et petits fonctionnaires. Malgré tout, le lecteur français est davantage saisi par le récit accablant des hauts faits de l’armée française, des officiers et des gendarmes ; de la torture qui ne se déroule pas seulement derrière les murs des prisons et dans les caves d’interrogatoires, mais partout, à ciel ouvert ; de très nombreux assassinats, sans la moindre justification, sans se cacher ou si peu ; de la terreur imposée aux civils – aux femmes en particulier. Comme toujours, la situation fait surgir en quantité lâches, traîtres, trafiquants, profiteurs. Impitoyablement, mais avec une immense tristesse en même temps, Feraoun met aussi à nu, au scalpel, le discours faux, ou totalement décalé, du colonisateur, ou de militaires bien intentionnés (dont ceux qui rappellent qu’ils furent dans la Résistance une dizaine d’années avant). L’amour des uns et des autres pour la terre d’Algérie est le même, nul n’en doute. Et il y eut des figures admirables partout. Mais quand les partisans de l’Algérie française évoquent leur amour des indigènes, le recommencement de l’aventure ensemble, cela sonne faux – très tôt. Faux, puis bête. Car si « pacifier », c’est nettoyer, raser, éliminer, il ne restera rien à réunir, à faire coexister. L’épisode final, avec le terrorisme fou de l’Oas, confirme la spirale de l’abrutissement des consciences. À noter, en écho assez direct à une certaine actualité, que M. Feraoun parle plus volontiers d’« Européens » et de « musulmans » que de « Français » et d’« Arabes », et que le Fln tenta d’imposer dès la guerre d’Algérie une identité musulmane rigoriste à la population. Mieux que d’autres, ce grand livre nous fait comprendre pourquoi les plaies de l’Algérie sont restées ouvertes, et ne cicatriseront sans doute pas avant longtemps.

J.-L. S.

Seuil, Points, 2011
493 p. 8 €