Ya Salam
Ce roman place les personnages dans un espace cadenassé, dont les uniques issues de secours sont la prison, la mort et la folie. Tout s’articule autour de trois anciens miliciens dont le nom « fait trembler le monde », Louqmane (artificier), Nagib (sniper), et l’Albinos (tortionnaire). Nostalgiques de la guerre, ils souffrent du retour de la paix puisqu’ils perdent, avec la fin du règne officiel des armes, leurs privilèges. L’assassinat de l’Albinos précède le début du livre, et autour de son absence se tissent et s’imbriquent les liens entre les différents personnages, dans une analyse quasi expérimentale des quartiers de Beyrouth, où semble se dérouler l’histoire.
Salam, au prénom androgyne, rate, avec la mort de l’Albinos (le fiancé qui l’avait honorée d’une salve de vingt coups de feu lors des funérailles de ses « vieux » parents fauchés par une bombe), la chance d’acquérir l’obsédant titre de « Madame ». Elle se résigne alors aux humiliations de Louqmane, qu’elle entretient, dans l’espoir de l’épouser, grâce à l’héritage de l’Albinos volé à la secrète et ambivalente Lorisse, mère du défunt. La « libération » de Nagib de l’asile psychiatrique sauve Louqmane de sa « laide » prétendante et débarrasse brutalement Salam de sa virginité. Initié à l’étude des rats lors de son internement, Nagib fonde avec Louqmane et Salam une compagnie de dératisation, par le biais de laquelle Louqmane, le plus lucide et manipulateur des personnages, accède au quartier des riches, laissant ses amis à leur misère – sexuelle.
Les femmes sont dans le déni de la mort des proches (amants, fils, frères, pères) et de leurs propres crimes (assassinat du fils, du frère). La violence assure aux hommes la lucidité, et celui qui échoue son initiation à la barbarie est « dévirilisé », il cède alors aux larmes, puis sombre dans la folie et la mort, dans un désir, plus ou moins affirmé, de retour au sein maternel, dans des postures obscènes, où l’homme, sans pitié, dépossédé de sa dignité, est réduit, comme un rat, à l’état pulsionnel.
Ainsi, l’hostile cohabitation de l’homme et du rat, dans un roman écrit par la traductrice de Camus (Najwa Bakarat a traduit vers l’arabe ses Carnets I, II et III), ramène-t-elle l’homme, à travers la description de ces miliciens tortionnaires, à ses pulsions, dans le contexte de guerre. Le rat de ville, ce semblable, ce rival, est la seule créature, avec l’homme, capable de tuer par plaisir, comme on le perçoit dans la jouissance des miliciens, traquant, dénudant et maltraitant les civils sur les barrages avant de les violer ou de les tuer, quand ils ne les utilisent pas comme monnaie d’échange avec le camp adverse. L’étude scientifique accordée au rat occupe un si grand espace qu’elle se juxtapose à l’étude romanesque de l’homme. Et le rat, ce « xénophobe de nature », n’est plus que le reflet de l’homme en marge du passé, des bombardements et du champ de bataille, parce qu’il porte la guerre en lui après l’avoir vécue. Les cicatrices gravées sur les murs sont là pour le lui rappeler, à jamais. « Mâle très agressif », il se bat violemment avec ses congénères, qu’il peut dévorer s’il a faim. Le plus fort attaque le faible, lui brise le crâne, dévore sa cervelle, puis le reste du corps et les boyaux. « Féroce et nocturne », métaphore de l’inconscient humain, le rat « vit caché dans les galeries, les canalisations ou les égouts […]. Se nourrit de cadavres d’humains » (p. 63-65) comme c’est le cas dans le roman. Symbole chtonien, capable de propager la peste, il est redoutable car porteur de maladie et de mort. C’est en ce sens que l’excès (« l’hystérie ») de propreté de Salam est de la malpropreté psychologique, une volonté de « rejet de l’impur », de la mort et de la sexualité dans un milieu barricadé d’interdits. À la fin du roman, après le « soulagement » sexuel, confrontée à la maladie, à la mort, au crime et à la folie, Salam livre son appartement à la crasse, aux rats et aux cafards.
Dans cette intense concentration de fantasmes, le corps se lie étroitement à la ville. Un personnage, le « Camarade », s’impose naturellement. Il est l’inséparable interlocuteur de Louqmane, et n’est autre que sa verge, car le tueur ne peut faire confiance qu’à son instinct ainsi personnifié. À la fin du roman, on déterre des entrailles de Beyrouth (qui n’est jamais cité), les vestiges archéologiques de dix-sept civilisations superposées, menacées par les bulldozers qui reconstruisent la ville. Et, dans les bas-fonds de la capitale, toute expérience sensorielle fait violence au corps de Salam, qui donne à son frère le sein à téter, et qui mange de « fureur et de rage », « mord, mâche et avale » et boit à « s’étrangler » (p. 69). Louqmane et le « Camarade » réussissent leur ascension sociale en maîtrisant et « dressant » l’énergie libidinale de Louqmane suite à la rencontre de la belle et riche intellectuelle Miss Shirine, à la dot (passeport français) très convoitée.
La miraculeuse opportunité opère sur le personnage un changement radical de personnalité. Ainsi assiste-t-on à la transfiguration du sauvage artificier, tortionnaire et violeur de femmes, en douce et calme « victime » de la guerre, tendre et silencieux amant. « Du calme camarade », pas de précipitations pour conquérir la romantique. La belle Shirine, il faut la faire « mourir de désir » et « pleurer de plaisir ». Issue de la bourgeoise intellectuelle internationale, bohême et sans frontières, en marge de toute appartenance identitaire « géographique », fascinée par la « misère » de Louqmane, car culpabilisée par ses propres privilèges, Shirine mord à l’hameçon et se laisse piéger par le mécanisme d’un syndrome de Cendrillon inversé. La jeune et belle « princesse » tombe éperdument amoureuse du beau et « pauvre » Louqmane. Mais le passé ne connaît pas de miséricorde, et les liens entre les gens de même origine sont trop puissants pour permettre l’oubli.
Rita Bassil El Ramy