Au seuil du monde


C’est en refermant ce livre que m’a saisi la nouvelle de la mort brutale, à 35 ans, de Nathanaël, qui avait publié dans Esprit un texte tiré de sa thèse (dirigée par Jacques Rupnik et Christian Lequesne) sur les dissidents d’Europe centrale (« Politique des droits de l’âme. La Charte 77 et ses échos français », février 2009). Il était ensuite devenu consultant, m’avait aidé à élaborer notre numéro sur la vieillesse (« La vie dans le grand âge », juillet 2010) et donné de précieux conseils pour nos dossiers sur l’enseignement supérieur. La réussite du consultant, découvre-t-on dans cet ouvrage où s’impose la parole à la première personne, ne comblait pas ses aspirations personnelles, attirées en partie vers le grand silence de la contemplation. Le destin de l’homme actif, sous pression, toujours en retard, bouclant les projets les uns après les autres mais ne parvenant plus à fixer son attention, sollicitée de toutes parts, lui évoquait celui des moines errants dits « girovagues », faux spirituels étourdis par les tentations mondaines. Mais puisque le travail contemporain est une course en avant, comment le girovague peut-il, à défaut de choisir la vie retirée de l’ermite, apprivoiser le sentiment douloureux du « démembrement intérieur » et surmonter la dispersion de la vie active ? Contre la fuite dans la distraction, il s’efforce de saisir la beauté fugitive d’un moment, il consacre un instant d’attention intense à ses gestes, à ce qu’il perçoit, à ce qui l’entoure. Et s’il approche de la vie monastique, c’est pour un aller et retour qui lui permettra de poser à nouveau un œil neuf sur le monde sublunaire qui n’est pas si vain. Cette situation « au seuil du monde », dont le sens s’assombrit inévitablement après l’affreuse nouvelle de sa mort prématurée, n’avait rien d’un adieu : elle signifiait bien une victoire sur la peur du vide, victoire conquise par l’écriture qui, comme un exercice spirituel, parvenait ici à rétablir la continuité d’une vie malgré le déchirement des aspirations contradictoires.

 

M.-O. P.

Le Félin, 2013
148 p. 11 €