Sauve qui peut la vie


Nous rendions compte il y a peu dans ces colonnes du dernier livre d’Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine (Paris, Le Seuil, 2014), dans lequel l’historien encourageait les chercheurs à ne pas craindre de travailler sur des sujets qui leur sont proches, voire qui les touchent personnellement. C’est très exactement ce que pratique Nicole Lapierre depuis longtemps maintenant, associant, de près ou de loin, sa propre biographie à ses travaux de chercheuse (on peut penser au Silence de la mémoire. À la recherche des juifs de Plock, 1989, à Changer de nom, 1995 ou encore à Pensons ailleurs, 2004), dans une écriture élégante et fluide, qualité devenue trop rare aujourd’hui dans le monde académique. Ici, c’est le personnel qui s’affirme davantage, une histoire de famille, entre la Pologne et la France. Une histoire de suicides aussi, de la mère et de la sœur de l’auteure. Pourtant, Sauve qui peut la vie n’est pas un livre désespéré, ni même un livre sur le désespoir. Au contraire, il met en valeur la débrouillardise, l’héroïsme discret de ces individus, de ces populations que l’histoire déplace et qui sont sommées de prendre racine tout en courant toujours le risque d’être renvoyées à leur statut d’étranger, de ne jamais être à leur place. D’une immigration à l’autre, Nicole Lapierre n’hésite pas à nous confronter, depuis ses souvenirs et ses recherches sur les immigrés européens du xxe siècle, au sort de ceux d’aujourd’hui, non pas pour « abraser les différences » mais pour reconnaître des expériences communes, et éviter, peut-être, la répétition de semblables erreurs.

A. B.

Le Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2015
336 p. 17 €