Quand le monde s’est fait nombre
Olivier Rey, mathématicien de formation et professeur de philosophie à la Sorbonne, nous livre une histoire passionnante des statistiques, de leur naissance comme technique de légitimation de l’impôt, devenue au xixe siècle science à part entière, à l’avènement de la physique statistique (Boltzmann) et à celle de la science de l’hérédité. C’est cette science qui a donné un sens rigoureux aux mots d’agrégat, de corrélation. Rey trace avec précision le parallèle entre le développement des méthodes statistiques et la complexification des sociétés. D’ailleurs, l’un des chapitres les plus originaux concerne le traitement littéraire de la société comme réunion d’individus. De Balzac à Baudelaire, les écrivains envisagent le tout social comme agrégat d’individus livrés au « règne du premier venu », suivant la belle expression de Baudelaire reprise par Pierre Pachet. Les reproches faits à la statistique participent d’une complète méconnaissance de cette discipline ou, plus sérieusement, du débat sur la responsabilité du savant : Einstein est-il coupable d’Hiroshima ? Les mathématiciens doivent-ils être tenus pour responsables des krachs financiers ? Si l’auteur souligne que « la statistique frappe notre monde d’irréalité », il constate qu’elle seule permet de gérer l’immense complexité des sociétés, sans oublier le bond actuel (big data, e-learning) porteur de progrès inouïs (par exemple pour la connaissance médicale). C’est donc une histoire importante – à suivre.
Jean-Michel Kantor