LES RYTHMES POLITIQUES
Démocratie et capitalisme mondialisé
Le travail au long cours de Pascal Michon mérite qu’on s’y attarde. Dans le sillage de la poétique d’Henri Meschonnic et des réflexions de Roland Barthes sur les communautés idiorythmiques, il entreprend d’élaborer une anthropologie qui s’appuie sur le rôle moteur du rythme. Cela l’a conduit, et c’est encore le cas dans cet ouvrage, à comparer anthropologiquement les rythmes spécifiques des sociétés traditionnelles, des sociétés disciplinaire et du monde industriel. Plus encore, il croise sur le plan intellectuel les réflexions des penseurs radicaux des années 1970 qui mettent en avant les flux, les connexions, les nœuds. Et cela avant même que s’imposent la globalisation contemporaine et ses réseaux. Mais Pascal Michon refuse de plaquer la pensée d’un Deleuze, comme le fait Negri par exemple, sur les flux contemporains. D’où cet ouvrage qui s’efforce de réfléchir en termes de rythmique les flux divers et hétérogènes d’une mondialisation qui recompose la société disciplinaire issue de la grande industrie. Car si flux et rythmes vont de pair, leur fluidité ne valorise pas les forces actives ou contestatrices et affaiblit le sujet. « La vie était organisée autrefois comme un tube dans lequel on entrait enfant et dont on sortait à la mort. Les individus étaient moulés, produits techniquement comme les briques d’un édifice social qui les écrasait et en même temps les protégeait […] Tout se passe désormais, comme si les nouvelles techniques rythmiques obligeaient les corps-langages à s’introduire au contraire dans la mince épaisseur d’un plan, à s’étaler le plus possible en un ensemble d’îles flottantes, dérivant au hasard à la surface de l’océan. » Cette réflexion originale sur notre monde gagnerait à être prolongée par une interrogation sur les vitesses et les échelles. La question cruciale dans un monde à plusieurs vitesses (comme Jacques Donzelot parle de ville à plusieurs vitesses) est d’éviter que les rythmes ne se croisent que pour mieux s’ignorer.
O. M.