Dysfonction publique

L’État social vu de l’intérieur


Voilà un livre qui en apprend plus sur le fonctionnement de l’État que bien des essais de sociologie administrative : il nous fait comprendre l’action publique vue par un agent d’administration centrale. Après avoir passé toute sa carrière au ministère des Affaires sociales, l’auteur raconte avec humour l’ordinaire du travail de bureau : relations entre collègues, regards sur la hiérarchie, progression dans la carrière… Mais s’il nous fait part de ses états d’âme, ce n’est jamais pour l’anecdote et c’est sans amertume. Son propos est d’éclairer les équilibres administratifs, les jeux de pouvoir, les contraintes d’action qui se cachent sous les « référentiels d’action », les emballements politiques ou les injonctions hiérarchiques. Rien de mieux pour cela que de présenter clairement quelques dossiers : celui de l’évaluation des associations, par exemple, des dispositifs d’insertion pour les gens du voyage ou du logement d’urgence (auquel il avait consacré un précédent ouvrage, remarquablement éclairant : Pourquoi les Sdf restent dans la rue, Éditions de l’Aube, 2014). On comprend mieux comment s’installent ce qu’on appelle souvent par facilité les « lourdeurs administratives », qui ne relèvent pas d’une explication unique, comme en rêvent les consultants, mais de séries différentes de logiques à la fois humaines et institutionnelles que l’auteur, d’une plume malicieuse, sait mettre en lumière à travers des séries de situations emblématiques (faut-il passer par un cabinet ministériel ? comment faire preuve d’esprit critique vis-à-vis de sa propre institution ?). Le moment le plus étonnant de sa carrière montre l’impossibilité de mettre en valeur le fruit d’un long travail mené à l’occasion d’une installation de deux ans aux États-Unis, mise à profit à la fin des années 1980 pour se plonger dans le débat, alors très actif mais peu connu en France, sur les politiques d’affirmative action. Ni son administration, ni le monde académique n’ont véritablement prêté attention à la longue enquête documentée (publiée en deux tomes chez L’Harmattan) qui traitait par anticipation des débats qui ont été par la suite incessamment instrumentalisés et caricaturés. Routines d’un côté, chapelles de l’autre : peu d’opportunités pour une expérience un peu atypique qui pouvait faire utilement le lien entre l’action sociale à la française et l’expérience américaine de lutte contre les discriminations. Heureusement qu’il reste une vie après la fonction publique !

M.-O. P.

Lemieux, 2016
320 p. 18 €