L'islam de marché

L'autre révolution conservatrice


Auteur d’une remarquable monographie sur un quartier du Caire (l’Ordre des caïds, Paris, Karthala, 2005), arpenteur infatigable des rues marocaines et égyptiennes, Patrick Haenni présente, dans ce petit livre tonique et fort bien enlevé, des thèses iconoclastes sur lesquelles il aura l’occasion de revenir dans un prochain dossier d’Esprit. La première thèse consiste à ne pas mettre uniquement l’accent sur l’islamisme contemporain, en rien oublié dans cet ouvrage, mais à examiner ce qu’il appelle « l’islam de marché ». Celui-ci est essentiellement défini par les quatre critères suivants : 1) la cristallisation d’une religiosité individualiste peu militante où dominent la réalisation de soi et la quête du bien-être individuel ; 2) l’institution de rapports entre le champ religieux et le champ économique qui distille des éléments de l’éthique protestante et secondarise le rôle du politique ; 3) l’affirmation d’un esprit d’entreprise où dominent les valeurs du succès et de la réussite entrepreneuriale ; 4) une politisation néolibérale de l’islam qui n’en fait pas le prélude de l’instauration d’un État islamique ou de la shariah mais l’un des vecteurs de la liquidation de l’État-providence. La deuxième thèse, conséquence implicite de la précédente, consiste à montrer que cet islam de marché est paradoxalement proche de la religion conservatrice américaine dont l’évangélisme est le moteur. « Alors que les islamistes classiques ont eu le malheur de lier leur destin à celui de l’État-nation, les protagonistes de l’islam de marché misent sur son dépassement. Ils cultivent les valeurs du privé et de la piété pour former une modernité musulmane renvoyant dos à dos les espoirs laïcs d’un islam privatisé et le scénario culturaliste d’une irrémédiable singularité. » Entre une religion évangélique en voie d’expansion au-delà des États-Unis et l’islam de marché, les analogies sont nombreuses et doivent être prises en considération pour comprendre le devenir planétaire autrement qu’à travers le cadre d’une laïcité française universalisable. Car avec l’islam de marché, « il s’agit d’un alignement paradoxal sur les thèses du compasionate conservatism des conservateurs américains et du combat philosophique qui le porte ».
O. M.
La République des idées / Le Seuil, 2005
112 p. 10,50 €