LA NUIT DU MONDE
Patrick Roegiers a écrit des romans et publié de nombreux essais consacrés à des artistes, écrivains ou non (Lewis Carroll, Diane Arbus, Jacques-Henri Lartigue, Magritte). La Nuit du Monde est un livre hautement romanesque qui imagine la rencontre au Ritz la nuit du 18 mai 1922 entre deux personnages fort singuliers, Marcel Proust et James Joyce, qui vont s’accorder sur les points les moins imaginables possibles. Mais comme le roman se poursuit, on est prié d’assister à l’enterrement de Proust au Père-Lachaise, ce qui est l’occasion d’un grand rassemblement d’écrivains puisque Homère, Shakespeare, Molière, Diderot et Roland Barthes sont présents. Qui n’a pas compris ce que signifie la formule d’Italo Calvino (convoqué lui aussi à l’enterrement de Proust par Roegiers), selon laquelle un grand écrivain est celui qui demeure toujours un « contemporain », le saisit à la lecture de ce livre où réalité et fiction s’entremêlent subtilement (le titre de cette collection créée par Denis Roche, « Fiction & Cie », n’a jamais été aussi pertinent) dans de belles « conversations imaginaires » (expression de Paul Ricœur quand il organise des rencontres décalées sur le plan chronologique entre des conceptuels comme Heidegger et saint Augustin par exemple) entre des écrivains qui, si sacrés soient-ils dans nos imaginaires, n’en sont pas moins des personnages de roman comme les autres. Telles sont les dernières lignes du livre : « Alors qu’il [Proust] grimpait dans le tape-cul luisant comme un sou neuf sous l’éther nuiteux, un jeune homme qui l’avait reconnu et le suivait à distance respectable s’était approché et lui avait demandé timidement : – Êtes-vous Marcel Proust ? Marcel, flatté, avait haussé les épaules. Il avait répondu comme Samuel Beckett à un admirateur inconnu, dans les toilettes au sous-sol de la Closerie des Lilas : – Oui, et après ? » C’est probablement vrai.
O. M.