L’ÉTRANGETÉ FRANÇAISE



 Le dernier ouvrage de Philippe d’Iribarne s’inscrit dans le sillon tracé depuis la Logique de l’honneur (1989). L’auteur poursuit son exploration de la conception française de la grandeur, en suivant l’hypothèse qu’elle est ancrée dans l’histoire longue et avec la conviction qu’elle explique pour une bonne part notre difficulté à comprendre les autres et à nous adapter au monde tel qu’il est. Par rapport aux précédents, ce livre se caractérise par un approfondissement des éclairages historiques et philosophiques et, surtout, par une réflexion fort actuelle sur les rapports conflictuels de la France au libéralisme. Sur le premier point, d’Iribarne montre bien le caractère premier des réponses données par les différentes sociétés européennes à la question « qu’est-ce qu’un homme libre? ». En suivant l’auteur, on voit s’esquisser à travers les diverses formes de féodalité plusieurs conceptions de la liberté et, à partir de là, plusieurs manières d’articuler égalité politique et inégalités sociales. On comprend mieux en le lisant la genèse d’une conception libérale qui dissocie la dignité politique de l’individu de sa place dans l’organisation socio-économique. On comprend mieux, par contraste, comment un Français peut être à la fois passionnément épris d’égalité réelle des conditions sociales et aussi sensible aux considérations de hiérarchie, aussi soucieux de « tenir son rang »: « La France a son mythe à elle, ni plus ni moins “irrationnel” qu’un autre, qui lie la liberté à la noblesse et l’égalité à un accès partagé à celle-ci. » Les implications politiques et sociales de cette analyse sont considérables: elles concernent aussi bien le modèle français d’intégration – notre rejet du communautarisme s’expliquant par un refus de dissocier communauté politique et communauté sociale– que l’évolution du modèle d’emploi. Le nouveau régime de croissance économique rend peu à peu obsolète une vision statutaire de l’emploi qui correspondait bien aux attentes de la société française. Le tort des libéraux et des réformistes est de croire qu’il suffit d’invoquer le principe de réalité pour que la France renonce à ses idéaux millénaires: « Il est temps de prendre acte que la précarité générée par l’imperium du marché n’est pas vécue de la même façon par ceux qui la subissent selon que prévaut une vision anglo-saxonne ou une vision française de ce qui fait la dignité du citoyen. » Mieux vaut donc se montrer pragmatique, ne pas faire du marché une instance sacrée –comme le fait le projet de constitution européenne de 2005 – mais seulement un « outil à utiliser avec discernement ». L’auteur ne plaide pas pour l’immobilisme, mais pour un réalisme modeste qui tienne compte de la force de nos mythes.
B. P.
Le Seuil, La couleur des idées, 2006
289 p. 21 €