PHÉNOMÉNOLOGIE DES CORPS MONSTRUEUX



 Pourquoi, lorsqu’il se lit sur le corps difforme des monstres, l’étrange devient-il aussi facilement insoutenable? L’auteur répond dès les premières pages du livre: la monstruosité brise la neutralité (bienveillante) de la perception parce qu’elle concerne l’humain. On ne lira donc pas ici, à proprement parler, une épistémologie du monstrueux, mais bien une phénoménologie des corps infirmes, une étude sur la manière dont ils désorientent le regard. Certes, l’auteur rend compte des analyses de Canguilhem qui définissait le monstre comme une « contre-valeur vitale »: les monstres expriment la précarité du vivant. À la différence de la mort, cette précarité est interne à la vie, ce qui la rend plus énigmatique encore. Mais la thèse sous-jacente à l’ouvrage est qu’il n’y a pas d’opposition franche entre la science du monstrueux (la « tératologie » fondée au xixe siècle par Étienne et
Geoffroy Saint-Hilaire) et l’évidence du regard. À égale distance des thématiques de la « rupture épistémologique » (la science se constitue par la négation de la perception sensible) et des archéologies du savoir (la tératologie serait une manière de domestiquer le monstrueux), l’auteur insiste sur les rapports entre les discours scientifiques et l’« imprégnation conceptuelle de la réalité » qui explique que les monstres nous apparaissent étranges. La question est donc de savoir ce que nous attendons d’un corps humain pour le juger « normal ». Une brève « histoire du regard » est relatée, qui s’étend de la Renaissance à la médicalisation du corps monstrueux en passant par l’engouement populaire autour des monstres exposés dans les fêtes forai­nes (nains, « femmes à barbes »). Ceci pour relativiser les partages trop souvent rigides entre le normal et le pathologique. L’auteur déploie alors deux modèles théoriques qui permettent de rendre compte de l’inquiétude face au monstrueux. D’une part, le thème phénoménologique du « corps propre », exploré à partir de Merleau-Ponty, permet de comprendre que le monstre est une figure de l’inappropriable: il est un corps humain qui fait pourtant obstacle à la reconnaissance. D’autre part, le concept freudien d’« inquiétante familiarité » permet à l’auteur de forger une hypothèse très suggestive relativement à l’inquiétude provoquée par le monstrueux. Comme être vivant inaccompli, le monstre rappelle au fond organique, et le plus souvent refoulé, de toute vie humaine. De ce point de vue, c’est le corps des « célosomiens » (des « écorchés vivants ») qui est le plus révélateur: le monstre exhibe ce qui est caché, à savoir l’intériorité organique du corps. « Représentant d’un passé commun à notre corps », le monstre est perçu comme le témoin survivant de l’origine organique, et même embryonnaire, de toute vie.
M. F.
Puf, 2006
22 €