LA NOUVELLE RAISON DU MONDE

Essai sur la société néolibérale


À l’heure de la crise financière et sociale, les critiques du néolibéralisme ne manquent pas. Plus rares sont les études consacrées à ce qu’il y a véritablement de nouveau dans cet ensemble de discours et de pratiques politiques qui se réclament du libéralisme sans lui être fidèles. Les auteurs, qui travaillent depuis longtemps sur l’histoire de l’utilitarisme et l’anthropologie de l’homme économique, s’attachent ici à faire toutes les distinctions nécessaires à une juste intelligence d’un phénomène qui mérite autre chose que la dénonciation vaine (« moraliser le capitalisme ») ou la réfutation convenue (« l’idéologie ultralibérale »). En s’inspirant de la leçon foucaldienne, le livre montre de manière précise que le néolibéralisme peut être interprété comme une forme de « gouvernementalité » qui affecte non seulement l’économie, mais aussi le droit, la politique et la morale ordinaire. En définitive, le néolibéralisme apparaît comme un système de normes qui, loin du « laisser-faire » des libéraux classiques, promeut systématiquement la mise en concurrence des agents et des institutions. Les théories néolibérales (Hayek, von Mises, Röpke, etc.) sont étudiées ici dans leurs nuances doctrinales (qui ne sont pas minces), ainsi que dans leurs développements historiques singuliers. En définitive, il apparaît que l’intention des néolibéraux est d’instituer le marché plutôt que de le valoriser, ce qui marque déjà une différence majeure avec le naturalisme d’Adam Smith. Mais la véritable originalité du livre par rapport aux études pionnières de Michel Foucault réside dans la confrontation entre le libéralisme juridique (Locke, Kant) et les doctrines néolibérales. Le sujet de droit, avec sa part d’indétermination, n’intéresse pas spécialement les défenseurs de l’homme économique, soucieux avant tout de productivité. Les auteurs concluent à la « rationalité a-démocratique » de la fabrique du sujet néolibéral soumis à la loi d’airain de la « jouissance » et de la « performance ». On pourra discuter la réduction de la construction européenne à un cheval de Troie du néolibéralisme, mais ce livre s’impose désormais comme la meilleure source d’informations sur un sujet qui n’a pas fini de faire débat.
M. F.
La Découverte, 2009
498 p. 26 €