LAÏCITÉS AUTORITAIRES EN TERRE D’ISLAM
Connu par ses publications sur l’Irak qui lui ont permis d’anticiper mieux que d’autres les événements qui ont conduit à l’échec de l’intervention américaine, Pierre-Jean Luizard, soucieux d’un regard plus large et distancié, aborde ici la question de la laïcité en terre d’Islam. Il constate en effet que la laïcité (un terme trompeur qui a pu conduire des fractions de la gauche « laïque » à soutenir les régimes baassistes en raison de leur caractère prétendument laïc), qui est selon lui une condition de la démocratisation, a toujours épousé des formes autoritaires dans le monde musulman à de rares exceptions près, le parti libéral Wafd en Égypte dans les années 1920-1940 par exemple. « La Turquie kémaliste a été la pionnière, vite imitée par l’Iran des Pahlavi, par l’Afghanistan du roi Amänollâh, puis, un quart de siècle plus tard, par les Républiques autoritaires (Tunisie de Bourguiba, Égypte nassérienne, régimes bassistes en Syrie et en Irak). » La laïcité qui revient à emprunter les valeurs du vainqueur colonial pour lui résister a été imposée par le haut, le plus souvent par des régimes aux mains des militaires, et a donc entravé le développement démocratique et pluriel de sociétés civiles dont les revendications identitaires ont naturellement puisé dans l’ethnique et le religieux. Tel est le paradoxe : en terre d’Islam, la laïcité autoritaire a favorisé un renforcement de l’islam qui n’avait jamais disparu. D’où la situation turque où le parti de l’AKP, qui vient d’en appeler au port du voile dans les universités, est à la fois le parti le plus européen (dans l’esprit des démocraties chrétiennes) et le plus menacé par les militaires. « Les partisans de la laïcité, qui entendaient institutionnaliser la domination de l’État sur l’islam, sont à leur tour contraints de se conformer à la nouvelle doxa […] En résumé, on peut dire que la sécularisation continue, mais sans laïcisation. La laïcisation ne semble pas avoir complètement disparu, elle est redevable de mouvements se réclamant de l’islam, mais elle n’est pas le fait des élites laïques. Comme semble le témoigner la Turquie. » L’ouvrage dont la thématique est convaincante aurait cependant gagné à mieux distinguer les concepts de sécularisation et de laïcisation (dans l’esprit des pages inspirées par Jean Baubérot sur les niveaux de la laïcité) et à suivre leur généalogie.
O. M.
O. M.