LIBERTÉ PARTOUT ET TOUJOURS
Textes choisis, ordonnés et présentés par Vincent Valentin
À l’heure où les États semblent disposer des seules solutions face à une crise interprétée comme celle du libéralisme économique, le Proudhon proposé par la très libérale collection « Bibliothèque classique de la liberté », au côté de Benjamin Constant ou de Frédéric Bastiat pour ne prendre que ses contemporains, ne manque pas de culot. Vincent Valentin ne va pas tout à fait jusqu’à faire du penseur de l’anarchisme au xixe siècle un chantre du libéralisme anglo-saxon mais montre, nombreux textes à l’appui, qu’on trouve dans la pensée anarchiste bien des éléments de la pensée libérale dans la mesure où Proudhon refusait que l’ensemble de la société fût organisé par un État comme le souhaitait une partie du courant socialiste, en particulier marxiste. Le titre de l’ouvrage, emprunté à la profession de foi de Proudhon lors des premières élections au suffrage universel de 1848, illustre le parti pris de l’auteur. On découvre ainsi que l’auteur de « la propriété, c’est le vol ! » n’était nullement contre la propriété privée, selon Vincent Valentin, mais seulement contre sa concentration dans les mains des plus riches. Les communards non plus n’étaient pas contre la petite propriété de l’artisan. Vincent Valentin dévide un fil libertarien ou anarcho-capitaliste de l’œuvre de Proudhon : la propriété privée pour tous comme garantie qu’elle ne soit pas dans les mains d’une minorité capitaliste, une société de producteurs égaux, mutuellistes et coopérants contre une société hiérarchisée et tenue en main par l’État, une société politique fondée sur des communes librement fédérées les unes aux autres et non pas sur la démocratie représentative. En privilégiant le Proudhon penseur de la liberté sur celui de l’égalité, en transformant la coopération en contrat, Vincent Valentin bascule avec brio l’anarchisme proudhonien dans le camp de la pensée libérale contre le camp de la pensée socialiste étatiste. Cette opération permet du coup de faire de Proudhon un précurseur des thèses de Robert Nozick (Anarchie, État et Utopie, 1974) sur la nécessité d’un État très minimal et de la tendance « artiste » du capitalisme (l’entrepreneur de soi) libéral qu’avait analysé Luc Boltanski dans le Nouvel esprit du capitalisme et en dernier lieu de faire passer la révolution émancipatrice à laquelle appelait Proudhon dans le camp du libéralisme économique. Après l’annexion de Jaurès, c’est ainsi au tour de Proudhon d’être appelé avec brio à servir le libéralisme. C’est très bien joué mais la société libérale du contrat n’est pas la société mutuelliste.
J.-P. P.