LA GRANDE TRANSITION

La France dans le monde qui vient



Les lecteurs d’Esprit ont eu la primeur en février dernier du chapitre qui ouvre cet ouvrage synthétique de l’auteur de Mondialisation, villes, territoires. L’économie d’archipel, un ouvrage pionnier qui analysait les métamorphoses rapides de l’économie et de la société françaises dans le contexte de la mondialisation et anticipait déjà les réformes politiques indispensables. Soucieux de prendre en compte les caractéristiques des transformations en cours, endogènes et exogènes, Veltz insiste sur deux des spécificités françaises : la nécessité de valoriser une industrie en mutation et l’urgence de répondre à l’imbroglio institutionnel sur le plan des échelles et des territoires. Tout d’abord, la sortie des trente glorieuses ne signifie pas une entrée brutale dans un monde postindustriel. Au contraire, la transition en cours exige de miser, dans un pays qui « maîtrise la gamme complète des techniques productives les plus modernes » et où « la productivité horaire est l’une des meilleures du monde », sur ses capacités dans ce domaine de l’industrie. Mais Pierre Veltz insiste sur les obstacles à cette valorisation : « Le poids de la sphère publique, le mode de sélection des élites (y compris des ingénieurs…), les médiocres capacités de communication du monde manufacturier font que cette industrie est à la fois mal connue et mal aimée. » Ensuite, dans un pays où « le territoire réel est de plus en plus mal représenté par l’image pyramidale et hiérarchique que nous lui associons spontanément », la transition passe par des reconfigurations territoriales qui ne se résument pas aux grandes agglomérations urbaines susceptibles de favoriser une culture de l’innovation. C’est pourquoi, parallèlement à la description critique des transitions effectives, l’auteur s’interroge sur les acteurs et les institutions susceptibles de les rendre possibles. Ce qui le conduit à valoriser le rôle de la région dont les moyens sont paradoxalement faibles. « Comment articuler pouvoir d’agglomération, pouvoir régional et pouvoir d’État ? Diverses options sont possibles. Elles vont du niveau régional intégré dans l’organisation de l’État, avec un président élu, à des schémas se situant en continuité avec la structure actuelle, mais élargissant fortement les compétences du niveau régional. » Au final quatre révolutions apparaissent nécessaires pour réussir la grande transition : celle des modes productifs émergents qui doit permettre de faire surgir des branches nouvelles en déstabilisant les filières établies, celle des options en matière d’organisation territoriale, celle des modèles politiques et celle des choix en matière de cohésion sociale. On lira parallèlement à cet ouvrage la postface inédite de Pierre Veltz à la réédition du Nouveau monde industriel (Gallimard) qui propose cinq éclairages recoupant l’analyse d’ensemble de la Grande transition : le devenir de l’organisation du travail, la dynamique d’ensemble des réseaux productifs en voie de mondialisation, les implications de ces dynamiques de fluidité et de fragmentation à l’échelle sociale, les effets de la connectivité généralisée sur la forme « entreprise » et l’analyse de la rencontre entre ces nouveaux contextes et l’individualisme contemporain. Avec Veltz le discours de la réforme trouve un sens effectif.

O. M.

Le Seuil, 2008
264 p. 18 €