NOTES SUR LA MÉLODIE DES CHOSES
Rilke visite en 1898 l’Italie, ses églises et ses musées où il a pu voir les tableaux du trecento. À son retour, il s’interroge dans ces notes (traduites par Bernard Pautrat) sur la solitude de personnages (vus sur les tableaux) qui ne forment pas vraiment un « ensemble ». « L’art n’a pas le droit de s’arrêter à l’individu qui n’est que la porte de la vie. Il doit la franchir. La fatigue lui est interdite. Pour s’accomplir il doit œuvrer là où tous sont un […] Or, il s’avère qu’il place simplement les hommes côte à côte, comme on faisait au trecento, et leur laisse à eux-mêmes le soin de leur amitié par-dessus le gris ou l’or de l’arrière-fond. » Comme dans l’art il ne suffit pas dans la réalité que deux ou trois personnes « s’assemblent » pour qu’elles soient « ensemble ». Pour que les personnes assemblées forment un ensemble il faut que le fond (dans le tableau ou dans la vie), une atmosphère, une mélodie fassent le lien entre la solitude des individus et la communauté. Mais la mélodie du fond s’entend mal car le « en-nous » exige une prise de distance qui doit être plus grande que celle de l’art lui-même. « C’est au loin, dans des fonds éclatants qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes alors qu’au premier plan, nous allons et venons. » Si « tout élément commun présuppose une série d’êtres isolés distincts », il faut chercher « derrière » et non « en soi » : « Toute discorde et toute erreur viennent de ce que les hommes cherchent leur élément commun en eux, au lieu de le chercher derrière eux, dans la lumière, dans le paysage au début et dans la mort. » Chercher derrière la mélodie passe par les exigences de la solitude : « Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté. Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire et le plus lié à la communauté. » Cette pensée poétique ternaire qui associe solitude, communauté et la recherche d’une mélodie à la mesure de l’atmosphère devrait donner du grain à moudre à tous ceux qui pensent dans les termes de l’individu et de son inscription dans une communauté « une ».
O. M.
O. M.