L’ENDROIT DU DÉCOR
« L’envers du décor n’est qu’un décor de plus, et les apparences sont, à ce titre, moins trompeuses que le sentiment d’être trompé par elles. » Cette conviction anti-platonicienne traverse l’ensemble des vingt-cinq courts chapitres de ce livre. Organisés autour de thèmes qui empruntent autant à la philosophie (désir, liberté, possible) qu’à la littérature (solitude, révolte, bêtise), ces textes sont réunis par un même souci : sauver les apparences contre la fausse profondeur de la pensée. En appliquant au doute la même suspicion que celui-ci adresse aux choses, l’auteur s’inspire de la longue ligne des antiphilosophes (Montaigne, Pascal, Camus) qui ont voulu retourner les armes de la raison contre l’illusion de son omnipotence. L’« envers du décor », c’est l’autre scène, monde intelligible ou transcendance, qui devrait détenir les clés de ce monde-ci. Ceux des philosophes qui s’y sont abandonnés auraient été « ivres de leur défiance », prompts à calomnier le sensible au nom d’une vérité dont on postule qu’elle est toujours ailleurs que là où l’on peut la voir et en faire l’expérience. Le fragment sur la « joie » montre précisément qu’il existe une expérience du vrai : lorsque l’homme renonce à « voir double » et cesse d’espérer pour constater qu’il est tout ce qu’il peut être. Où l’on retrouve Spinoza et Deleuze contre les théories qui, au nom de la critique de la société du spectacle, s’enferment dans la déploration et la mélancolie. Il y aurait comme une déformation du penseur professionnel réclamant pour lui-même une position de surplomb qui lui assure l’apanage de la lucidité. Ce livre traque donc les effets du désir de transparence qui animerait non moins la psychologie des hommes que les réflexes des philosophes. Si une morale peut en être extraite, c’est celle de Swann qui ne se libère de sa jalousie qu’en renonçant à sonder le cœur d’Odette (p. 57-60).
M. F.