LE DERNIER MORT DE MITTERAND


Pourquoi chroniquer un ouvrage dont le succès ne se dément pas, à juste titre ? Dans ces pages enlevées, rigoureuses sans jamais perdre un rythme quasi romanesque, Raphaëlle Bacqué (du journal Le Monde), qui s'est fait connaître par la qualité de ses portraits (Chirac, Ségolène Royal…), fait ici la démonstration qu'un bon livre politi­que n'est pas une biographie politique condamnée à suivre le seul fil chronologique. Et que celle-ci n'a d'intérêt que si elle parvient à mettre en scène le croisement de personnages divers (premiers, seconds rôles, sans rôle…). Comme dans un roman ? Paradoxalement, elle rend François de Grossouvre, cet entrepreneur lyonnais séduit au sens fort du terme par François Mitterrand qu'il va d'abord aider financièrement, beaucoup plus intéressant que ce qu'on peut imaginer. En raison des proximités avec le Président : la résistance tardive, l'amour de la terre, le côté provincial (on se croirait chez Claude Chabrol dont on vient de ressortir Les noces rouges, un film de 1973, à l'époque censuré pendant un mois), les femmes, mais surtout le culte du secret. Ces deux hommes, bien au-delà de l'affaire Mazarine (le portrait d'Anne Pingeot, la deuxième femme du Président issue de la bourgeoisie de Clermont-Ferrand, est très réussi car pudique) dont Grossouvre sera un protecteur, partagent une culture du silence, du secret et de la distance. Mais parallèlement à ces secrets partagés, à ces parts d'ombre qui les associent, l'ouvrage montre « l'impossible amitié » pour qui s'approche trop des centres nerveux du pouvoir tout en voulant en garder les secrets. Grossouvre a cru partager le pouvoir solitaire de son ami et pas uniquement l'avoir aider à y accéder. Mais au-delà des cercles ennemis et des pièges tendus (les énarques de l'Élysée qui le tiennent à distance comme un vieux bougre d'aristo, Charasse dont la vulgarité l'horripile, Pierre Joxe inébranlable et méprisant pour celui qui n'a rien à faire à l'Élysée…), il va en faire trop, désirer être lui aussi un homme de pouvoir, un Mitterrand en petit (il s'occupe des services secrets, de l'Afrique… avec et contre Jean-Christophe Mitterrand). Au pouvoir, il cultive le secret et ne parade en public (il connaît tous les secrets de l'habillement du chasseur à l'anglaise) qu'à l'occasion des chasses présidentielles que Mitterrand détestait. Mais l'ami des secrets et l'ami du Président va flancher quand il commencera à balancer, à raconter ce qu'il n'aime pas à l'Élysée, et à recevoir Quai Branly - i.e. dans un appartement qui se trouve au-dessus de celui où vivent secrètement Anne et Mazarine Pingeot - le juge Jeanpierre, l'homme le plus détesté de Mitterrand (c'est d'abord lui, le juge, le « chien » dénoncé après le suicide de Pierre Bérégovoy bien plus que les journalistes). À travers le personnage de Grossouvre, c'est donc le culte du secret de Mitterrand qui est mis en avant et le secret des secrets, celui de son rapport à la mort qui le taraude (il apprend son cancer dès 1981). L'ouvrage s'ouvre sur la scène du suicide de Grossouvre dans son bureau de l'Élysée, et se termine sur la manière dont la famille n'a pas voulu associer Mitterrand à son deuil en le tenant à distance le jour de l'enterrement. Du château de province à ­l'Élysée, le sang coule, celui des animaux des chasses et celui des humains à qui le pouvoir devient insupportable car insaisissable. Voilà un livre qui ne juge pas, un livre inquiétant sur le présidentialisme français et la concentration des pouvoirs, un livre troublant sur la faiblesse humaine dont la mort est finalement l'unique sujet. Comme s'il fallait jouir à l'excès et se cacher pour ne pas succomber au pouvoir qui tue !

O. M.

Grasset, 2010
240 p. 18 €