WITTGENSTEIN

Le devoir de génie


La biographie de Ludwig Wittgenstein est de nature à réconcilier les partisans et les adversaires de sa pensée. Les premiers y verront les traces du génie, les autres la preuve irréfutable de sa folie. Mais personne ne pourra nier que la personnalité du fondateur de la philosophie analytique a quelque chose de fascinant. Né en 1889 dans une richissime famille viennoise, Wittgenstein est un rescapé des névroses « fin de siècle » : trois de ses frères se suicideront. On fuirait le monde à moins, et notre philosophe le fait en étudiant la logique et en renonçant à son héritage au profit de sa famille et de quelques artistes (dont Rilke) qu’il ne voudra jamais rencontrer. En 1911, c’est le départ pour Cambridge, un lieu qu’il fréquentera tout au long de sa vie, et détestera aussi longtemps. C’est que le caractère de Wittgenstein est « difficile ». Russel, qui lui prodigue toutes les bontés imaginables, finira par déclarer forfait devant l’intransigeance d’un jeune disciple destiné à le dépasser. Selon les témoins unanimes, les conversations avec le philosophe sont éprouvantes, et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de décrire les tribulations d’un barbare dans l’université anglaise. Le Tractacus (presque le seul texte qu’il acceptera de publier de son vivant) fait de Wittgenstein une légende précoce, mais il n’était pas homme à se contenter de si peu. L’expérience du front en 1916 accroît encore son asociabilité : il devient instituteur en Autriche, puis jardinier, avant d’envisager l’exercice d’un métier manuel en Urss. À ses étudiants, il conseille presque toujours d’abandonner la philosophie pour la médecine ou la mécanique. Toutes ses hésitations sur le sens de la vie ne l’empêchent nullement de noircir des milliers de pages qu’il ne jugera pas dignes de publication. Wittgenstein porte sur lui-même un regard aussi dur que sur le monde, ce qui n’est pas peu dire. Ni les retraites en Norvège, ni les amours (peut-être platoniques) pour quelques-uns de ses étudiants ne réussiront à le distraire de ses exigences. Seule la foi religieuse (définie comme pratique morale, non comme adhésion à des dogmes) l’arrache parfois à ses angoisses. Celui qu’il est d’usage d’appeler le « second Wittgenstein » n’aime pas la théorie et se méfie de la science. Ses travaux sur la grammaire et l’usage des mots puisent leur source dans une exigence éthique absolue qui fait penser à Kierkegaard plus qu’au positivisme logique. Les seules paroles d’apaisement du philosophe furent les dernières : « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. » Pour comprendre Wittgenstein, sa pensée comme sa vie, le biographe nous apprend qu’il ne faut pas se demander ce qu’il veut faire, mais regarder ce qu’il fait. Ce livre le montre merveilleusement.

 

M. F.

Flammarion, coll. \, 2009
624 p. 32 €