Liberté et égalité
Cours au Collège de France
« Je vais consacrer cette dernière leçon, comme je vous l’avais annoncé, à la liberté, ou plus exactement aux libertés. » Telle est la phrase qui inaugure la dernière leçon prononcée par Raymond Aron au Collège de France le 4 avril 1978. Loin de proposer une théorie générale des libertés valable pour toutes les sociétés, Aron précise le contenu des libertés dans les pays démocratiques dits libéraux. Dans cette optique, il analyse d’entrée quatre catégories de libertés qui sont celles que le pouvoir public garantit aux individus : la sûreté (protection des individus), la liberté de circulation (« Nous sommes libres de nous déplacer sur tout le territoire sans demander la permission à personne »), les libertés économiques (liberté de choix des consommateurs, liberté des entrepreneurs), enfin la liberté religieuse et, de manière générale, les libertés d’opinion, d’expression et de communication. À ces « libertés personnelles » nécessairement imparfaites (il n’y a pas de police parfaite), Aron ajoute les « libertés politiques » qu’il résume en trois mots (voter, protester, rassembler) et les « libertés sociales » qui correspondent pour lui aux droits sociaux. Cette distinction entre trois types de libertés (personnelles, politiques et sociales) ne recoupe aucunement celle, courante, établie entre libertés formelles et matérielles. Ce qui signifie que les libertés personnelles sont éminemment réelles (se déplacer), tout comme les libertés sociales, mais aussi que les libertés et l’égalité s’enchevêtrent dans la réalité politique. De cette réflexion qui associe libertés au pluriel et souci d’égalité, Aron conclut d’abord que ces libertés couvrent ce que nous comprenons en Europe comme « l’essentiel de nos libertés », ce qui le rend prudent vis-à-vis de l’invocation de droits universels trop abstraits quand ils ne sont pas rapportés à une histoire. Enfin, il constate que plus on est amené à définir la liberté par la puissance et le « pouvoir de faire », plus on risque de confondre liberté et égalité et d’arguer que celui qui est plus riche est plus libre que les autres. En effet, plus on considère toute forme d’inégalité comme une violation de la liberté, plus l’inégalité paraît inacceptable. À s’en tenir au sens strict et rigoureux de la liberté (la liberté comme « droit égal »), « l’égalité des droits ne peut pas se traduire, dans une société inégalitaire, par l’égalité des puissances ». Alors que la question de l’inégalité est très clairement devant nous plus de trente-cinq ans après cette conférence, celle-ci a le mérite de rappeler (et ce n’est pas affaire de droite et de gauche) que les notions d’égalité et de liberté ne peuvent pas être traitées n’importe comment et qu’elles doivent être liées afin de ne pas être confondues ou présentées comme une alternative. Ce n’est pas qu’une affaire sémantique, c’est une affaire de compréhension de ce qu’est la politique démocratique.
O. M.