La folie Baudelaire
Un jour, il faudra s’interroger sur l’originalité des essayistes italiens comme Italo Calvino, Leonardo Sciascia, Massimo Cacciari, Giovanni Macchia, Pietro Cittati ou Pier Paolo Pasolini qui, depuis les années d’après-guerre, réfléchissent en écrivain ou écrivent sur d’autres écrivains. Les uns et les autres prouvent que la pensée, hybride et légère, doit aider à voir le monde autrement. Ce « style » italien est une denrée rare en France. Le premier Roland Barthes participait de cet état de plume (voir ses textes republiés récemment sur la tour Eiffel ou sur New York) et l’immense sérieux poétique de Gérard Genette propose maintenant un opus incertum (dont trois volumes ont été publiés : Bardadrac, Codicille et Apostille) composé de plongées aventureuses et amusées dans des mots qui sont autant de surprises. Roberto Calasso fait, lui, bel et bien partie de ces essayistes à l’italienne : cet éditeur (Adelphi) est un homme de plume aux œuvres nombreuses qui ne cessent justement de s’interroger sur la place de la « pensée littéraire » dans le monde dit moderne. Faut-il alors s’étonner qu’après avoir écrit sur des essais de nature philosophique et spirituelle (la Ruine de Kasch entre autres) et des romans, il se penche sur le cas Baudelaire ? Non pas sur le cas au sens pathologique du terme mais sur ce que Baudelaire symbolise de son époque, d’une époque qui fait entrer dans le nihilisme et ne manque pas de folie. « Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie » : pour répondre à ces mots de Baudelaire placés en exergue de son livre, Calasso traverse les salons de peinture et les textes, cette nébuleuse « Baudelaire » où Ingres et Manet rencontrent Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont et Valéry.
O. M.