AMERIQUE

Notre histoire


Cet entretien avec le romancier américain Russell Banks, l’auteur d’Affliction, Pourfendeur de nuages et American Darling, est une vigoureuse manière d’entrer dans l’imaginaire américain, qui n’est pas sans rappeler l’esprit des travaux de Pierre-Yves Pétillon (voir Esprit, novembre 1985). L’auteur souligne d’abord les trois principaux ressorts de l’esprit américain qui correspondent pour lui à trois rêves: « Il y a eu au moins trois rêves dès le départ. Le rêve religieux de la ville sur les hauteurs où l’on pourrait mener une existence pure à l’écart du “cosmopolitisme” européen relevait presque d’une utopie pastorale où le simple mortel pouvait envisager de connaî­tre une vie saine sous le regard de Dieu. Et c’était le seul endroit où il serait possible de le faire. Il y avait aussi le rêve de la Cité d’Or (celui que cherchaient Cortes et Pizarro), de l’inépuisable riches­se. Un or qui fondrait et qui, transformé en lingots, serait expédié pour enrichir les têtes couronnées. C’était un rêve matériel puissant. Enfin, il y a le rêve de la fontaine de jouvence. D’une certaine façon, c’est le plus important parce qu’au fond c’est le souhait de pouvoir recommencer, de connaître une vie nouvelle. » Ces trois rêves (religieux, matériel, spirituel) vont de pair avec une société où l’immigration est le fait de populations qui n’ont pas l’intention de repartir (de retourner dans le pays de départ), exception faite des Cubains après la révolution castriste. Cette caractéristique différencie les migrations aux États-Unis et en Europe: « Les migrations qui ont eu lieu vers l’Europe, insiste R. Banks, au cours des vingt-cinq à quarante dernières années proviennent en majorité des pays musulmans. Les Européens ont moins à faire à des immigrants qu’à des émigrants qui rêvent de retourner chez eux et s’efforcent de maintenir des liens, notamment culturels, avec les pays d’où ils viennent, leur lieu d’origine. » Ce monde américain porté par trois rêves et conçu pour une population d’émigrants qui coupe avec ses origines, Russell Banks en décrit les métamorphoses au fil de séquences historiques fort bien découpées. Cela afin de montrer, non sans étonnement, que les trois rêves perdent de plus en plus de leur intensité au seul profit d’une société du tout-media et du tout-commerce.
O. M.
Actes Sud / Arte, 2006
144 p. 16 €