Le studio de l'inutilité


Les lecteurs de Simon Leys ne seront pas déçus. En effet, à côté de textes portant sur les ressorts du totalitarisme et de piques visant l’aveuglement des intellectuels progressistes français (le voyage en Chine de Roland Barthes, devenu un écrivain marqué du sceau de la neutralité, est particulièrement épinglé), il se livre ici à une méditation sur les vertus comparées de la France et de la Belgique. Remarquant que les Belges ont une rare capacité de se moquer d’eux-mêmes (« s’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance ») à la différence des Français (secouru par des paysannes wallonnes près de Namur, Chateaubriand écrit dans les Mémoires d’outre-tombe : « Je m’aperçus que ces femmes me traitaient avec une sorte de respect et de déférence : il y a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent »), il se demande comment Henri Michaux, un écrivain voyageur peu dogmatique car jamais sûr de rien, a pu devenir français à l’occasion d’aveuglements sur le maoïsme au cours de la rédaction d’Un barbare en Asie : « Quand je dis que Michaux est devenu français, je ne parle bien sûr pas de l’acquisition d’un autre passeport mais de l’adoption d’une autre attitude ; il est maintenant qualifié pour délivrer des brevets de bonne conduite et des médailles récompensant l’effort méritant, qu’il s’agisse de la Chine de Mao ou du Japon d’après-guerre. Un Belge arrogant est une contradiction dans les termes. Mais, pour un Français, l’arrogance est un soupçon dont il faut constamment se protéger. » Faut-il rappeler que Simon Leys est belge et voyageur (il a enseigné en Australie), comme Henri Michaux ? C’est la raison pour laquelle il prend un malin plaisir à se moquer de l’arrogance intellectuelle française, surtout quand elle a des allures quasi criminelles, dans le cas du Cambodge par exemple.

O. M.

Flammarion, 2012
304 p. 15 €