LES BESOINS DE L’ÂME.
Extrait de l’Enracinement
Même s’il faut inciter à une lecture globale de l’Enracinement de Simone Weil, dont le sous-titre est « Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain », un texte destiné à réfléchir sur les fondements d’une Constitution nouvelle pour la France libérée de 1945, l’invitation à lire le premier chapitre (intitulé « Les besoins de l’âme ») est une excellente occasion de réfléchir plus avant sur les concepts auxquels la philosophe a recours. Surtout à une époque, la nôtre, où le constat que les droits de l’homme ne sont pas une politique se suffit à lui-même. Se distinguant des rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, Simone Weil propose d’articuler les trois concepts de droit, d’obligation et de besoin. Tout d’abord, elle ne se contente pas de renvoyer les droits à des devoirs subséquents (« donnant donnant », comme le martèle la politique contemporaine), elle distingue obligation et droit. « L’obligation seule peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine qui est au-dessus de toute condition, parce qu’il est au-dessus de ce monde. Les hommes de 1789 ne reconnaissent pas la réalité d’un tel domaine. Ils ne reconnaissent que les choses humaines. C’est pourquoi ils ont commencé par la notion de droits. » Ensuite elle rappelle que les obligations lient des êtres humains entre eux et non pas les collectivités comme telles. En conséquence, le droit n’est pas un concept que l’on peut ériger en absolu alors que c’est le cas de l’obligation : si je peux me sentir obligé envers un autre qui peut ne pas se sentir obligé envers moi, c’est que l’obligation est le fait d’une solitude et non pas d’un contrat relevant du droit entre deux « ayants droit ». Le concept de besoin intervient alors puisque les obligations portent sur les besoins du corps et de l’âme. « Si la partie le plus secrète de l’âme est le lieu de l’obligation, écrit Martin Steffens dans son commentaire rigoureux de cet extrait de l’Enracinement c’est parce qu’elle relie à l’origine, c’est-à-dire au renoncement qui donne vie. Répétant l’acte originel qui posa le temps, l’obligation donne à l’être humain sa “destinée éternelle” : renoncer autant que possible à la force. » L’articulation du droit, de l’obligation et du besoin explique pourquoi le droit ne peut se suffire à lui-même : le droit est conditionné au droit de l’autre, l’obligation est inconditionnée car elle renvoie au besoin par excellence de l’âme qui est de se retirer, de s’en remettre à un dehors, de renoncer pour créer sans recourir à la force. Simone Weil, même si on a « le droit » de s’écarter de sa réflexion, « oblige à penser », ce qui ne fait pas de mal…
O. M.