Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014)
Le pivot secret de cette chronique familiale, qui retrace les contrecoups de la Grande Guerre sur trois générations, est André Breton. Le poète surréaliste en effet, mobilisé en 1914, appartenait à la génération du grand-père de l’auteur (Robert) et faisait la grande admiration de son père (Philippe, qui écrivit dans la collection « Écrivains de toujours » au Seuil une histoire des surréalistes). Mais la discrétion de Breton sur son expérience d’infirmier à l’hôpital psychiatrique de Saint-Dizier pendant la guerre fait aussi partie de ces silences qui intriguent Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste reconnu de la période, dont le travail vise précisément à « retrouver la guerre » par-delà la froideur des archives, les dénis et les recouvrements de la mémoire. Explorer les non-dits, les chagrins issus de l’expérience de la tranchée, peut apparaître, bien sûr, dans le registre psychologique, comme une vocation familiale, la poursuite d’un désir enfantin de réparer les liens distendus entre les siens, ce qui ne nous donnerait à lire qu’un récit de famille comme il en existe tant. Mais il s’agit aussi d’un problème historique et politique : comment le silence des anciens combattants s’est-il installé ? L’historien peut-il, aujourd’hui, au seuil des commémorations du centenaire, surmonter cette rupture de transmission ? L’incompréhension familiale, la condamnation des échecs professionnels et personnels de l’ancien combattant, qui ne s’est jamais vraiment remis de la montée au front, se transmuent en une autre enquête. Celle-ci donne l’occasion de comprendre, à travers les derniers moments du mouvement surréaliste, les échecs du pacifisme et des esquives politiques des admirateurs d’André Breton. Ce « récit de filiation » s’élargit donc en une histoire des malentendus générationnels : difficile retour à la vie civile et sentiment d’échec des anciens combattants, optimisme de l’après-guerre et messianisme révolutionnaire de leurs enfants puis interrogations et quête des origines des petits-enfants, moins pressés de juger leurs aînés et avides de recueillir les traces d’une histoire à la fois pesante et mal transmise.
M.-O. P.