À l’abattoir
L’un des mérites de la collection « Raconter la vie » est de susciter et d’éditer des « récits de vie » qui auraient difficilement vu le jour sans elle. Celui-ci, sur le travail à l’abattoir, est impressionnant. « La première fois que je suis entré à la tuerie, ça a été violent » : c’est la première phrase du livre de Stéphane Geffroy. Il travaille depuis vingt-six ans dans un abattoir breton, à la « tuerie » précisément, « le plus dur » des abattoirs, car tout s’y cumule : décibels, cadences, le très froid et le très chaud, les odeurs âcres et envahissantes, le sang qui s’écoule en quantité. Travail au couteau surtout, aidé de scies électriques et de pinces, un « travail de combattant », « comme une espèce de corps à corps avec la bête dépecée ». La mise à mort n’est pas décrite, mais de la bête dépecée, du travail à la chaîne qui rationalise les opérations et de l’usure corporelle qu’il produit, rien n’est caché au lecteur. Stéphane Geffroy gagne aujourd’hui 1 850 euros par mois, plus 1 500 euros de prime annuelle. Il a « digéré » intérieurement l’échec scolaire qui l’a mené, si l’on peut dire, à l’abattoir. Il est délégué syndical. Mais « ce qui a bouleversé [sa] vie en profondeur », c’est d’avoir été juré dans des procès d’assise : le réel qui l’a transporté « sur une autre planète » n’a nul besoin des tours et des fictions ridicules qu’invente la téléréalité pour sortir les individus d’un métier épuisant ou d’une vie d’ennui.
J.L.S.
J.-L. S.