L'invention des classiques


L’inquiétude de la transmission n’est pas propre à notre époque. La promenade désolée parmi les ruines dominait l’esthétique du xixe siècle commençant. La période postrévolutionnaire, avec l’impression de l’accélération du temps, l’angoisse de l’effacement des trésors passés, assez proches de notre période, invente justement la notion de classique parce qu’elle constate, inquiète, la « fragilisation d’autorités longtemps consacrées ». L’accord sur un corpus consacré, autour du « siècle de Louis XIV », tente alors de se situer en amont de la rupture révolutionnaire et même de l’âge des Lumières. D’où la complexité de ce retour au passé qui est aussi une reconstruction : que faire de la médiation des Lumières dans la constitution de ce corpus de référence ? De l’âge classique au monde postrévolutionnaire, on ne peut faire l’impasse sur la phase intermédiaire, car que vaudrait la tentative de définir une culture nationale fédératrice passant les Lumières sous silence ? Ce travail d’histoire littéraire présente de façon exemplaire les difficultés de la transmission de la culture classique qui risque, en le célébrant, de fermer un corpus et de le couper des controverses qui en rendent la compréhension vivante. En décrivant l’installation de la référence du « siècle de Louis XIV » au début du xixe siècle, Stéphane Zékian fait revivre les conflits d’interprétation, en amont de l’affirmation romantique, entre un âge classique splendidement isolé et une « tradition plus inclusive » intégrant les Lumières au patrimoine littéraire national. Mais pourquoi exhumer cette autre histoire possible de l’affirmation classique ? Contre l’illusion de la continuité et de l’unanimité culturelles, la restitution des controverses maintient les traditions créatrices : « rouvrir l’éventail des héritages classiques disponibles », « c’est comprendre la pluralité concurrentielle dont est issue notre mémoire littéraire ».

 

M.-O. P.

CNRS Editions, 2012
384 p. 25 €