GÉOPOLITIQUE DE L’UNION EUROPÉENNE
Il ne suffit pas que des pays soient d’accord pour construire ensemble une institution comme l’Union européenne pour qu’ils s’en fassent la même représentation. Bien que participant aux mêmes traités et adhérant aux mêmes principes et finalités, chaque nation européenne se fait en réalité sa propre image de ce que doit être l’Europe, chacune en fonction de son histoire, de ses intérêts, de la conjoncture politique qui domine la scène politique nationale au moment où elle doit se prononcer sur une étape de la construction communautaire. Insistant sur le fait que l’Europe reste une construction pilotée par les États, Sylvain Kahn propose ici de donner à comprendre plus spécifiquement les conceptions française, allemande et britannique de l’Europe : on voit alors comment elles se combinent plus ou moins facilement pour formuler un « intérêt général européen » à travers lequel chacun vise la poursuite d’intérêts qui pour n’être plus exclusivement nationaux n’en restent pas moins marqués par des visions spécifiques. Au-delà du parcours historique dans la géopolitique de l’Union que cette approche éclaire, l’auteur peut tirer de ses analyses des éléments de prospective sur l’élargissement de l’Union européenne et sur sa place dans le monde. Il montre surtout à quel point le thème du « déficit démocratique » a joué complètement à contre-emploi : alors que la formule était censée remédier au scepticisme des populations vis-à-vis de l’évolution de l’Europe, elle a contribué à brouiller un peu plus la vraie nature de la construction européenne, qui s’appuie toujours sur la légitimité des États et des gouvernements élus, comme on l’a vu au moment de la formulation en « traité simplifié » du projet de « constitution » européenne. Puisqu’elle demeure une « fédération intergouvernementale d’États-nations démocratiques et souverains », elle ne peut que décevoir la promesse, qu’elle n’a pas les moyens institutionnels de remplir, d’un « rapprochement » des citoyens, si l’on entend par là le court-circuit de la politique nationale. Il existe bien un malaise, mais il est d’une autre nature. « Avec le recul, la pathologie des années 1990 devrait plutôt être appelée “vertigo européen” : c’est la chute de la frontière idéologique et militaire qu’était le rideau de fer et même, plus précisément, de la limite territoriale de l’Empire soviétique qui a fait basculer en quelques mois les populations européennes dans un vertige des limites, des fins, et du sens de la construction européenne. » C’est donc désormais la question de limites de l’Union et de son projet vis-à-vis de son environnement immédiat qui sont prioritaires non seulement pour cerner le projet institutionnel européen mais aussi pour redonner du crédit à l’Europe.
M.-O. P.
M.-O. P.