PLACE DIZENGOFF
Une dramaturgie urbaine
Claude Lévi-Strauss parlait à propos de Tokyo de « ville-palimpseste ». L'ouvrage de Tamar Berger, orchestré autour de trois séquences, soulève les couches d'un espace bien circonscrit au sein de la ville de Jaffa (aujourd'hui intégré à Tel Aviv) qui fut successivement une vigne appartenant à un petit propriétaire palestinien assassiné en 1939 par ceux qui le soupçonnaient de trop pactiser avec les colons, un quartier de réfugiés (composé de baraquements) venus d'Europe centrale puis un espace commercial, le « Dizengoff Center », rendu tristement célèbre par l'explosion d'un bus à proximité en 1996. Le début et la fin de l'histoire de ce terrain devenu quartier puis espace commercial sont donc un mort et des morts. Pour la raconter, l'auteur a consulté les actes de propriété rendus accessibles dans le cas de la vigne, puis elle a lu des poèmes et un roman de l'immigration polonaise en Israël (Pour inventaire de Yaacov Shabtaï) qui pose la question même de l'identité et des racines, enfin elle s'est penchée sur les liens des hommes d'affaires, des responsables administratifs et politiques, des urbanistes et des architectes (Niemeyer fut un temps impliqué) qui ont rendu possible la construction de l'espace commercial. À travers ces histoires familiales (celle des Hinawi, celle des Goldman et celle des Pilz), des formes hétérogènes de mise en mémoire (histoires foncières, romans, urbanisme), elle décrit un monde en train de se transformer dans un micro-espace et souligne à quel point l'espace recouvre le temps… et les espaces précédents. Renvoyant à la question de la Terre, la question israélienne par excellence, ce livre d'une lucidité redoutable rend visible l'invisible en tournant les pages de toutes les mémoires et pas uniquement celles du sol. Un double défaut cependant à ce livre qui relève plus du scénario de cinéma ou du théâtre (le sous-titre en est éloquemment « Une dramaturgie urbaine ») que d'un classique de sciences humaines : son abus de références au livre sur les passages de Walter Benjamin (il y a des auteurs que l'on fatigue à trop les citer) et une traduction sur laquelle on bute trop souvent (c'est la rançon d'un livre transdisciplinaire).
O. M.
O. M.