LE CORBUSIER
Croquis de voyages et études
L'ouvrage de Nicolas Verdan se présente comme une lettre adressée à Le Corbusier grâce à laquelle le romancier qu'il est cherche à mieux comprendre la face cachée d'un architecte qui est aussi son compatriote suisse. De la Suisse, il est question en filigrane puisque N. Verdan, qui l'observe depuis la rive occidentale du lac Léman, ne l'aime pas beaucoup plus que Le Corbusier qui a cherché à la fuir… La Suisse et ses brumes montagnardes, son romantisme blafard, ses forêts. À travers les passions amoureuses, la cabane du midi, le privilège accordé aux villes méditerranéennes comme Alger et sa baie, aux villes-paysages comme Rio de Janeiro, aux rythmes du ciel et à la lumière, aux villes politiques comme Chandigarh, cet ouvrage évoque les mondes intimes et les paysages de Le Corbusier. Plein de notations discrètes, il conforte la thèse selon laquelle Le Corbusier est un dessinateur, un sculpteur (à propos de Ronchamp : « Vous sculptez, au nom des quatre horizons, une machine à émotion, un réceptacle d'ondes »), un peintre fasciné par la mer et le littoral (« Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, a écrit un jour : "Regardez donc la surface des eaux… Regardez aussi tout l'azur tout rempli, du bien que les hommes auront fait, car, pour finir, tout retourne à la mer" »). Mais en accordant une importance inattendue aux sites et aux paysages, il minore le rejet affirmé du contexte historique, et les procès intentés par Le Corbusier à la ville européenne et à sa dimension chaotique. Ce dont témoignent certains écrits rassemblés par Philippe Duboÿ dans un volume rassemblant dessins et textes (1911-1947), et plus particulièrement les écrits sur New York et sur les aéroports qui montrent combien l'architecte pensait qu'on devait atterrir ou plonger de haut dans une ville. Le défaut de ce livre-lettre est alors de ne pas risquer une interprétation convaincante de la volonté du Maître de faire plier les princes (Mussolini, Vichy…) à ses désirs au nom de la révolution nécessaire indissociable de l'esprit nouveau. On se contente ici de regrets : « Je relis Le Corbusier, je lis ses lettres, je parcours les livres publiés durant la Seconde Guerre mondiale. Je tourne les pages, je n'y trouve pas la mesure du drame humain qui se joue alors dans l'Europe en feu. Je suis moins surpris par son admiration passagère pour Mussolini (il a aussi fait le voyage à Moscou dans les années 1930) et son opportunisme, sans bornes, sous Vichy que par son absence de commentaires sur le sort réservé aux civils. Point non plus trace d'antisémitisme dans ses écrits des années 1940. » Si Le Corbusier n'est pas le concepteur-auteur de Brasilia comme Oscar Niemeyer et Lucio Costa, cette ville met en scène de l'urbanisme sectorisé et fonctionnaliste comme nulle part ailleurs au monde. Sauf à Firminy, la ville de Le Corbusier, que l'on transforme progressivement en musée à défaut de pouvoir vraiment l'habiter. Le décalage entre l'artiste et l'utopiste qui décide de la manière de vivre pour les autres n'est donc guère éclairé par le livre, et les pages finales ne sont pas les plus convaincantes (face à la mort, à la guerre, ces emblèmes du xxe siècle, le geste artistique est toujours une réponse !).
O. M.
O. M.