La Transition démocratique. L’Espagne et ses ruses mémorielles (1976-1982)
« Penser en 1976 que l’efficacité évolutive du Système n’a pas été capable d’établir des bases solides pour accéder aux libertés publiques, cela revient, Messieurs, à déprécier l’œuvre gigantesque de cet Espagnol unique qui s’appelait Francisco Franco et auquel nous devrons toujours rendre hommage » (Adolfo Suárez, cité p.143).
Devant des Cortès – assemblée mise en place par Franco – encore acquises au dictateur mort quelques mois plus tôt, Adolfo Suárez couvre le changement du masque de la continuité, tour de passe-passe dont il va se faire une spécialité à la tête du gouvernement chargé par Juan Carlos d’effectuer la Transition démocratique. Issu du sérail franquiste, mais jeune et loyal à la couronne, Suárez doit surtout sa nomination à son profil de « champion du changement sans heurts » (p. 154). Or le roi et son principal conseiller, Fernández Miranda, sont tous deux « guidés par l’utopie d’un changement profond où la conscience de ce dernier serait comme estompée » (p. 160).
Dans une telle période d’incertitude, les usages du passé s’avèrent déterminants, et Thierry Maurice analyse les « ruses mémorielles » mises en œuvre par les acteurs de l’époque avec parfois moins de bonheur que Suárez.
Le passé traumatique de l’Espagne renvoie bien sûr à la guerre civile, mais aussi à quatre décennies de dictature, même si la dernière est marquée par le déclin du dictateur vieillissant et les atermoiements des hommes à son service. L’opposition est divisée, le jeune roi n’a pas encore gagné sa légitimité et le système ancien se montre incapable d’évoluer, même après la mort de Franco. Il ajourne au contraire une réforme pourtant inéluctable par des mesures purement cosmétiques, comme le montre l’auteur dans la première partie de son livre. Le double mandat de Carlos Arias Navarro, nommé par Franco puis reconduit dans un premier temps par Juan Carlos (1974-1976), est celui d’une « transition simulée ». L’arrivée de Suárez marque le véritable tournant vers l’instauration progressive de la démocratie avec l’annonce d’élections générales, la libération des prisonniers politiques et la Loi pour la Réforme politique de 1976. Mais comment passer, selon le mot de Fernández Miranda, « de la loi à la loi, par la loi » (cité p. 160), ce qui implique d’asseoir l’autorité du roi, de ménager, voire de recaser, les gardiens de l’ordre ancien tout en donnant des gages à l’opposition ? Le courant réformiste fait usage d’une ruse mémorielle appelée à un franc succès : « il s’agit de parler à la place de feu le Caudillo en tronquant le sens de son œuvre pour faciliter la Transition » (p. 357).
En présentant la réforme comme inscrite dans la continuité du régime, Suárez réussit à amadouer le clan franquiste, idéologiquement à bout de souffle et conscient, à l’exclusion des plus réactionnaires, de la nécessité d’une réforme espérée a minima.
La deuxième partie montre que la transition enfin « mise en œuvre » correspond à une volonté largement partagée, quoique pour des raisons très diverses, de tourner la page et de reléguer la guerre civile et la dictature à une histoire révolue. En novembre 1976, la Loi pour la Réforme politique est adoptée à une majorité écrasante aux Cortès, laissant l’opposition médusée. Le mois suivant, elle est confirmée par un référendum qui tourne au plébiscite pour le gouvernement (94, 2% de oui pour une participation de 77, 4 % des citoyens, malgré l’appel à l’abstention d’une bonne partie de l’opposition).
Conscient de l’isolement dans lequel pourrait s’enfermer l’opposition par une attitude trop négative, Felipe González se défend de vouloir « remuer les cendres du franquisme » (cité p. 245) et place le parti socialiste espagnol (PSOE) sur une position de modération excluant toute attitude revancharde. Santiago Carrillo s’y engage aussi en échange de la légalisation du PCE. Tous les mouvements d’opposition, y compris les mouvements régionaux, entrent alors dans une course à la modération et à l’esprit constructif. Prédomine un « oubli de raison » (p. 235) à l’égard de la période de la dictature pour ne pas gripper la machine démocratique. Il faut « faire taire les voix amères et revanchardes du passé » (p. 236). Ainsi, en 1977, les mots de Marcelino Camacho Abad, qui passa quatorze années dans les geôles franquistes : « Précisément nous, les communistes, qui avons tant de blessures, qui avons tant souffert, nous avons enterré nos morts et nos rancœurs. Nous sommes décidés à aller de l’avant dans cette voie de liberté, dans cette voie de paix et de progrès » (cité p. 213).
Le gouvernement, censément centriste mais composé pour l’essentiel de « franquistes recyclés en démocratie », touche directement les dividendes de cette amnésie : « l’injonction de modération, opposée au chaos historique de la guerre d’Espagne, fonctionne donc comme une ruse pour la conservation du pouvoir » (p. 358).
Même les plus nostalgiques du franquisme y trouvent une occasion de minimiser leurs responsabilités passées. Le monarque enfin, qui fut tout de même désigné par Franco comme son successeur dès 1969, « lave ses péchés originels dans le fleuve de l’oubli démocratique » (p. 236). Force est de constater que « derrière la vitrine de la Transition concertée et d’une « réconciliation » en partie mise en scène par le pouvoir se joue donc un bras de fer à l’avantage d’une droite centriste, habilement et promptement convertie à la démocratie » (p. 358).
Mais la nouvelle constitution adoptée le 6 décembre 1978 clôt cette période marquée par « le pouvoir exorcisant du consensus » (p. 210).
Dans la troisième et dernière partie (1979-1982), on voit donc s’effriter cette belle unanimité sous l’effet d’un certain désenchantement (desencanto) lié en partie à la crise économique (12 % de la population active est au chômage en 1980, 15 % en 1981), en partie au sentiment du peuple d’avoir été tenu à l’écart d’une transition « bricolée entre élites » (p. 242). Les deux principaux partis (UCD et PSOE) étalent de plus en plus leurs divisions. Plongé dans une crise d’identité, le PSOE veut en finir avec le président du gouvernement, dont le passé franquiste est de plus en plus rappelé (p. 263). L’autoritarisme croissant de Suárez, devenu insupportable à ses propres alliés, pousse certains d’entre eux à rompre aussi « le pacte de silence sur le proche passé » en dénonçant son « caudillisme ».
La fin officielle de la période dite du consensus déclenche une bataille plus âpre et frontale entre formations politiques, qui ne rechignent désormais plus à se servir du passé comme d’une arme politique, brisant ainsi un pacte tacite (p. 360).
Suárez est déstabilisé et l’exécutif avec lui : sa démission en janvier 1981 renforce une impression générale d’absence de gouvernement (desgobierno). Dans l’armée, « nombreux sont les ultras qui interprètent sans tarder cet épisode comme le signe annonciateur de la fin du système démocratique » (p. 284).
Principale « institution-frein » à la démocratie (p. 251) et lourdement marquée par l’héritage franquiste, l’armée a été heurtée par la légalisation du PCE, l’amnistie de 1977 et la reconnaissance des autonomies. Le terrorisme basque, dont elle paie le prix fort, exaspère son malaise et son sentiment d’humiliation. Parmi des haut gradés peu enclins à se soumettre entièrement au pouvoir civil émergent vite les figures d’Alfonso Armada Comyn, Jaime Milans del Bosch et Antonio Tejero Molina. Ce dernier investit les Cortès le 23 février 1981 : le peuple reste sans réaction, mais le roi prend ses responsabilités en condamnant fermement l’opération.
Pour grotesque et improvisé qu’il ait pu sembler, le coup d’État manqué (surnommé « 23-F » ou tejerazo, en référence à Antonio Tejero Molina) aboutit a posteriori à un réveil de la conscience démocratique et de la mémoire d’un passé traumatique. Si les hommes proches du pouvoir et les anciens franquistes veulent y voir tantôt « un accident de parcours à oublier sur le champ » (p. 334), tantôt une pièce à exposer au « musée des curiosités de l’âme ibérique » (p. 334), la gauche y perçoit « un signal fort, susceptible de remettre en question ce qui a été accompli depuis la Transition » (p. 334) et établit sa filiation directe avec le franquisme : celui de la guerre civile, mais aussi celui, plus diffus, d’une Espagne qui n’a pas tout à fait rompu avec son passé. Dans cette logique où la voie à ne pas suivre a clairement été indiquée, l’heure est désormais à la vigilance démocratique.
Pour autant, rien ne semble changer dans les mois qui suivent le putsch : les tentations factieuses de l’armée restent fortes, l’ETA ne désarme pas, Leopoldo Calvo-Sotelo peine à diriger le nouveau gouvernement de centre droit miné par ses dissensions et confronté à la crise économique. Le roi, sentant venir l’avènement du PSOE, redouble de cajoleries purement verbales à l’égard des nostalgiques du franquisme. Mais Felipe González, qui se voit déjà président du gouvernement, s’inscrit à nouveau dans un esprit de modération et de consensus : la captation du centre est au prix d’un retour à la ruse mémorielle éprouvée consistant à considérer que le franquisme est enterré, même si ce n’est pas vrai. Cette stratégie s’avère payante aux élections d’octobre 1982, qui sont un triomphe pour le PSOE. Thierry Maurice parle alors de « transition couronnée » (p. 353) en un double sens : d’une part car elle atteint son terme avec une véritable alternance, d’autre part car la bonne marche du système est largement associée à la personne du roi.
L’idée de ruse mémorielle avancée par l’auteur semble donc justifiée à plus d’un titre, comme il est rappelé dans une conclusion très synthétique. D’abord, elle correspond bien au caractère ambigu de la Transition, « art du changement qui se doit de masquer, tant que faire se peut, la conscience du changement » (p. 363).
Ensuite, elle implique « qu’il n’existe durant cette période aucun accord mémoriel explicite, mais précisément des feintes permettant d’évacuer provisoirement un immense contentieux attaché au passé » (p. 363).
La simulation fonctionne plutôt bien s’agissant de la Guerre civile, mais s’avère plus difficile à supporter concernant la dictature. Cet effort est cependant réalisé et reconduit après le 23-F car il apparaît aux réformistes comme la seule voie possible vers la consolidation de la démocratie.
« L’une des clefs de la Transition repose donc sur ce regard partiellement tronqué que la majorité des Espagnols, par délégation de leurs élites, a accepté de ou s’est employée à poser sur son proche passé afin de faciliter le processus de démocratisation » (p. 363).
Mais, une trentaine d’années plus tard, le temps est venu, comme le fait Thierry Maurice, de déconstruire ce « mythe confortable de la réconciliation nationale » (p. 363).
Fabien Lamouche