Les juifs de Luther

Trad. par Jean-Marc Tétaz


1523 : parution de Que Jésus-Christ est né juif de Martin Luther. 1543 : parution de Des Juifs et de leurs mensonges du même Martin Luther. Le premier écrit insiste sur ce qui sera une constante chez Luther : l’Ancien Testament traite de Jésus-Christ, et tout lecteur (y compris donc les juifs) devrait le reconnaître sans barguigner. Mais Luther y réclame qu’on traite les juifs « amicalement », et qu’aucune conversion ne soit contrainte ; en fait, il nourrissait malgré tout quelque espoir que certains juifs soient séduits par sa Réforme. Le second écrit est un texte antijuif d’une extrême violence, ignoble même. Il avait été précédé en 1542 par deux libelles orduriers de la même veine. Trois ans plus tard, le 14 ou le 15 février 1546, trois jours avant sa mort, il termine son dernier sermon à Eisleben (où il était né) par une virulente Admonestation contre les juifs. Que s’est-il passé entre 1523 et 1543 ? Thomas Kaufmann donne les clefs historiographiques pour comprendre un antijudaïsme si obsédant, une régression à des propos des pires périodes médiévales : un drame personnel (la mort de sa fille Lena à 13 ans, qui le rend fou de douleur et lui donne à penser qu’il est puni pour son écrit favorable aux juifs), une impression d’échec de la Réforme qui conforte ses tendances apocalyptiques, une santé éprouvée qui stimule des angoisses mortifères… La tradition luthérienne ultérieure reprendra majoritairement à son compte le premier écrit, mais le second ne sera jamais oublié, et à la fin du xixe siècle, il sera impliqué dans le racisme antisémite (d’autant plus que Luther avait parlé du « sang aqueux et sauvage » des juifs). Le texte fut bien entendu édité et réédité avec un vif succès, y compris sous forme de citations choisies, par les nazis. Le plus étrange est que des « Chrétiens allemands » (favorables à Hitler) de haut rang participèrent à la « déjudaïsation » de l’Évangile, ou soutinrent l’idée que le baptême ne changeait rien à l’appartenance raciale. Plus étrange encore : dans l’immédiat après-guerre, des responsables de l’Église luthérienne peinèrent à se sentir coresponsables de l’extermination des juifs… Un déni incompréhensible si l’on oublie que Luther était « la figure destinale allemande par excellence », à l’abri de toute critique historique ou autre.

Jean-Louis Schlegel

Labor et Fides, 2016
228 p. 25 €