Fonds perdus
On éprouve à la lecture du dernier roman de Thomas Pynchon un sentiment étrange. Ou plutôt non, reprenons. On éprouve à la lecture du dernier roman de Thomas Pynchon un sentiment étrange, très différent de celui que l’on ressent habituellement en lisant ses livres… Celui-ci parle du 11-Septembre, avant et après. Il suit les aventures de Maxine Tarnow, experte comptable qui a perdu sa licence et enquête sur des soupçons de malversation d’une start-up de l’internet ; elle se retrouve immergée dans les profondeurs du deep web et les théories du complot et s’en tire par une sorte de grâce impertinente. Le lecteur est ballotté de discussions techniques en délires paranoïaques et attend, pendant toute la première partie du livre, que les tours tombent. Le roman, il faut le dire, n’est pas extraordinaire, et c’est en partie de son propre fait ; Pynchon suit ici une seule ligne narrative, contrairement à son habitude de points de vue multiples, et, plutôt que d’aller puiser dans l’histoire des curiosités, des pans méconnus, il s’intéresse à un événement que toute la planète a vu en temps réel, ce qui donne à l’ironie dramatique du texte quelque chose de parfois un peu lourd (comme lorsque l’ex-mari de Maxine emmène ses fils dîner à Windows of the World, dans le World Trade Center, en leur assurant que les tours ne s’effondreront jamais…). Mais le roman est aussi aplati par l’évolution de notre monde. L’univers de Pynchon est un univers ironique et paranoïaque, qui joue perpétuellement sur le décalage, l’étrangeté, la mise en danger de la fiction et de la position du lecteur. Or le monde qu’il décrit à la veille et au lendemain du 11-Septembre, dans lequel nous vivons encore, est un monde ironique et paranoïaque, qui fait presque passer le mystérieux Pynchon pour un romancier réaliste, ce dont il faut peut-être s’inquiéter, et pas seulement si l’on aime lire ses (bons) livres.
A. B.