La vie intense
Une obsession moderne
« Il faut vivre intensément » : cet impératif moderne est devenu une obsession chez beaucoup. Le « culte de la performance » en fait partie. Citius, altius, fortius (« Plus vite, plus haut, plus fort ») : le mot du dominicain Didon, repris par Pierre de Coubertin, dépasse depuis longtemps l’idéal olympique. À la limite, une vie non intense ne vaut pas d’être vécue ; en tout cas, l’inanité, consciemment ressentie ou non, de l’absence d’intensité, de la platitude d’une vie simplement égale, sans reliefs ni pics d’intensité, provoque tristesse et dépression. Sociologues, psychologues, philosophes, conseillers spirituels se donnent donc la main pour prôner, célébrer, encourager, sous une forme ou une autre, cette vertu. Dans ce livre inattendu, à la fois brillant et profond, Tristan Garcia, qui est aussi romancier, réunit une série de fils sous le thème de la « vie intense » et en retrace la généalogie philosophique et pratique. La puissance et l’acte aristotéliciens, Nietzsche et Deleuze côtoient ici les temps de l’énergie libertine, de l’adrénaline… Il y eut ce moment, au xviiie siècle, où l’électricité sembla l’explication universelle des intensités diverses. Une phénoménologie plus fine de la vie intense à l’instant de son triomphe révèle pourtant, selon Garcia, qu’à être trop exploitée, elle produit inexorablement son contraire, sa décroissance, son émoussement. Dans ce livre si excellent, on regrette les analyses faibles de l’intensité dans les religions du salut (islam et christianisme) : elle est renvoyée, dans sa mesure définitive et excessive, au salut dans l’au-delà (le judaïsme est absent : ne serait-il pas une religion du salut ?). Le philosophe ignore le plus important : ce que produit l’intensité de la foi et de l’espérance dans la vie ici-bas. « Ne pas céder au vertige de l’affirmation de la vie, ni […] tomber dans le gouffre de sa négation » : la fin, dans des formules d’équilibre entre vie intense et pensée qui la nie et produit la « vie égale », déçoit un peu, une déception qui n’est pas déni des qualités remarquables de cet essai.
J.-L. S.